L'Autre histoire de l'Amérique

Si au début des années 30, les films de mafia ont joui d’une aura peu commune, ils n’ont véritablement retrouvé leur public qu’à la fin des années 60 grâce au Parrain qui renouvela le genre tout en posant de nouveaux canons. Un cycle mafia présenté sur TCM Cinéma permet de revenir sur les raisons d’un succès qui, depuis le triomphe du Parrain jusqu’aux Infiltrés, en passant par Les Incorruptibles et d’innombrables séries télé, ne s’est plus jamais démenti. 

 

Mais qu’est ce qui passionne tant les spectateurs dans les films de mafia ? Dans les années 30 encore, leurs succès pouvaient s’expliquer par le contexte historique. Les américains sortaient de longues années de répression, de prohibition, au cours desquelles ils avaient vu leur quotidien assombri par les exactions des gangsters, au sommet desquels le tristement célèbre Al Capone. Il était alors impossible de passer sous silence cette terrible réalité. Si les sorties successives du Petit César (1931), L’Ennemi Public (1931) et de Scarface (1932) ont donné un coup de fouet à l’industrie hollywoodienne, si les films sont des triomphes, propulsant leurs comédiens (Edward G. Robinson, James Cagney et Paul Muni) au rang de stars ; au cours des deux décennies suivantes, ce pouvoir de fascination du film de mafia semble avoir été un temps éclipsé par l’aura extraordinaire du film noir, toujours situé du côté des bandits (à la différence du thriller ou du film policier) et pourvu d’un réalisme sans concessions, alors inédit. Le film noir a toujours permis au spectateur d’explorer un mode de vie marginal, fascinant puisqu’interdit.

 

LE PARRAIN : FILM NOIR DE L’AMÉRIQUE

À la fin des années 60, alors qu’Hollywood vit un bouleversement structurel et esthétique, c’est un tout jeune cinéaste nommé Francis Ford Coppola, alors scénariste à succès, qui redonne le grand coup de fouet tant espéré au genre en misant sur le réalisme du film noir. La saga du Parrain, inspirée du roman de Mario Puzo pose de nouvelles bases tout en jouant avec les modèles du passé. Enfin débarrassés de la censure qui a sévi jusqu’alors à Hollywood, ces films reprennent à bon compte le postulat du film noir (être du côté des gangsters, du Mal) dans un traitement d’extrême crudité qui dépeint sans fards la violence telle qu’elle s’exerce depuis toujours dans la rue. Ce film affiche un réalisme supérieur et plus crédible par rapport au film noir traditionnel.

 

L’Amérique peut enfin se raconter en montrant qui sont ses enfants et d’où ils viennent. Si Le Parrain narre la manière dont un fils accepte plus ou moins de reprendre à son compte l’héritage criminel familial après la Seconde Guerre Mondiale, il illustre ainsi la part sombre de l’Amérique triomphante au lendemain de la guerre. La seconde partie revient, quant à elle, au gré de nombreux flashbacks sur l’arrivée au pays de Don Corleone, sa lente ascension vers le crime après la misère de l’immigration. Quant au Parrain 3, il s’interroge sur la conscience religieuse de Michael Corleone parvenu au crépuscule de sa vie en Italie.

 

Regarder Le Parrain, c’est donc prendre une leçon d’histoire au fil d’un immense feuilleton, d’une grandiose série qui couvre plusieurs décennies.  Si le succès est immédiatement au rendez vous et pose les canons nouveaux du genre, c’est d’abord parce que cette histoire qui nous est contée dès 1969 était jusqu’alors interdite sur les écrans hollywoodiens : c’est celle d’immigrés européens, de pauvres gens chassés de chez eux et qui ont choisi d’entreprendre par tous les moyens le rêve américain. L’Amérique ne s’est pas bâtie qu’à la force et à la détermination de ses plus glorieux héros comme l’avait souvent montrée Hollywood auparavant. La Nation est aussi le fruit  d’un crime qui paye. Regarder un film de mafia, c’est plonger à l’intérieur des origines du Mal.

 

Si Le Parrain et ses suites ont tellement marqué l’imaginaire cinéphile, c’est parce qu’ils ont aussi su montrer une autre histoire : celle d’un pays en mouvement, celle d’une nouvelle génération d’acteurs qui, à la suite de Marlon Brando, ont renouvelé définitivement les visages de Hollywood, lui ont donné une nouvelle énergie, inédite. Ces acteurs se nomment Diane Keaton, Talia Shire, Al Pacino, Robert De Niro, James Caan et Robert Duvall.

 

Enfin, si Le Parrain a été le premier blockbuster à succès foudroyant de l’histoire, il semblerait que le genre inspire sans cesse les cinéastes. Dès la première scène du premier volet, Coppola en quelques minutes avec son chef opérateur Gordon Willis, le temps d’un long travelling arrière révolutionne le cinéma : un homme parle à Don Corleone et lui demande l’air de rien de bien vouloir tuer un homme pour venger sa fille. Peu d’ouvertures ont une telle intensité, une telle clarté d’exposition. Dans Le Parrain 2, le cinéaste invente les plus flamboyants montages parallèles pour raconter dans un même mouvement l’ascension du père par le crime et la chute du fils, trahi par son frère quelques décennies plus tard. Enfin dans Le Parrain 3, maudit des Dieux, Michael Corleone pousse le cri le plus désespéré et inventif (un cri muet) quand il apprend la mort de l’un des siens.

 

 

LES INCORRUPTIBLES : LE POLAR DE L’AMÉRIQUE

Autre succès foudroyant du genre, l’adaptation d’une célèbre série télé de la fin des années 50 par Brian De Palma : Les Incorruptibles, dans laquelle on retrouve Robert De Niro mais dans le rôle, cette fois, du légendaire Al Capone. Contrairement au Parrain, Les Incorruptibles n’est pas un film noir mais un film policier puisqu’il narre l’enquête véridique mais romancée, menée par Eliot Ness (le tout jeune Kevin Costner), un jeune agent fédéral chargé d’arrêter avec sa bande (dont Andy Garcia) le célèbre bandit de Chicago en pleine prohibition.

 

Cette fois le succès est dû au duel de trois comédiens de générations différentes arbitré par un vieux flic campé par Sean Connery et à l’extraordinaire inventivité de Brian De Palma qui multiplie les coups de force, les scènes d’action virtuoses. Les Incorruptibles montre l’affrontement entre le crime et la loi, la façon dont ce duel a lieu, notamment au cours d’un montage parallèle, tout aussi ingénieux que celui du Parrain 2, où des mafieux assassinent un flic tandis que Capone assiste à une représentation d’un opéra qui lui arrache une larme.

 

À travers ce film, Brian De Palma revisite avec nostalgie tout un pan de l’histoire du cinéma, rendant hommage au western au cours d’une scène anthologique de chevauchée fantastique sur un pont, et même au cinéma soviétique, quand un landau transportant un nourrisson descend au ralenti les marches de l’escalier de la gare de New York tandis que Eliot Ness et ses hommes tentent de le stopper, d’arrêter les bandits, de se défendre de leurs coups de feu et d’attraper un individu venu témoigner contre Al Capone.

 

Dans l’Amérique des années 80, Les Incorruptibles illustre avec nostalgie et emphase la part la plus idéaliste de cette histoire du crime organisé en divisant la nation en deux camps : ceux qui respectent la loi et ceux qui s’en amusent et la détournent sans scrupules. Le film, euphorisant, porté par la partition tonitruante d’Ennio Morricone, se double d’une subtile ironie à la fin.

 

LES AFFRANCHIS : LE FILM MIROIR DE L’AMÉRIQUE

Depuis sa plus tendre enfance, Henri Hill ne rêve que d’une seule chose : devenir un gangster. Les bandits, il les a admirés au cinéma, à la télévision et les a côtoyés en bas de chez lui, dans son quartier de Little Italy. Avec ce film qui remit au début des années 80, après une décennie difficile pour lui, Martin Scorsese au sommet de l’affiche, le réalisateur de Mean Streets (1973) s’interroge sur le pouvoir de fascination qu’exercent les gangsters sur un jeune homme comme sur les spectateurs de cinéma. Tout est contenu dans le titre et dans le pré générique où, après un long calvaire en voiture, Henri et ses copains (Robert De Niro et Joe Pesci) trucident un homme au couteau en expliquant le bonheur d’exercer cette vie d’affranchis.

 

Le film se fait donc fascinant comme celui d’un monde interlope, idéalisé par un jeune voyou qui désire demeurer libre, sans contraintes de travail, pour séduire les plus belles filles, se garer aux meilleurs emplacements, dîner aux plus grandes tables des meilleurs restaurants en compagnie des plus célèbres artistes. Avec Les Affranchis, adapté d’un roman du journaliste criminel Nicholas Pileggi, Scorsese offre une réflexion autobiographique sur sa propre fascination d’enfant, de cinéphile, d’adolescent qui s’interrogeait sur la vie facile que semblait promettre l’autre existence, celle des bandits qui n’obéissaient à aucune loi, sinon la leur.

 

La puissance du film est de ne rien cacher de cette admiration, d’en faire le moteur énergétique de sa première partie avant soudain, en miroir, de plonger ses personnages dans la réalité que dissimulaient les belles voitures et les costumes « bling bling ». Comme si, aux côtés de Henri, soudain le spectateur voyait l’envers de son propre fantasme, regardait enfin les choses de l’intérieur pour en percevoir aussi les limites, les dangers, les compromissions, souvent excitantes mais fatales.

 

Agrémenté d’une B.O rock et soul, le film est un voyage au cœur du mal, où les décisions criminelles se jouent autour d’un barbecue, où des amis d’enfance se trahissent et s’assassinent entre deux parties de poker et réunions de famille. Succès tonitruant, encore considéré comme un des films de gangsters les plus mythiques de l’histoire, Les Affranchis est aussi demeuré célèbre pour son montage azimuté, inédit alors et qui posa le style Scorsese, mais aussi quelques scènes mythiques telle cette longue entrée virevoltante dans une boîte de nuit, à travers ses cuisines, et filmée en plan séquence. Un véritable morceau de drague cinématographique qui séduit  instantanément autant Lorraine Bracco que le spectateur.

 

LES INFLITRÉS : LE FILM DOUBLE DE L’AMÉRIQUE

Après le grand film miroir de l’Amérique, Martin Scorsese invente le film double, situé des deux côtés de la barrière. Le grand réalisateur de films de mafia (Les Affranchis mais aussi Casino), adapte aux Etats-Unis Infernal Affairs (2002), un polar hongkongais d’Andrew Lau et Alan Mak. Scorsese donne un double américain à son modèle asiatique.

 

Désormais, dans les années 2000, alors que s’achève la série à succès Les Soprano (exploration de la banalité du Mal aux Etats Unis), il ne s’agit plus d’être manichéen comme auparavant, mais d’explorer avec lucidité la duplicité de chaque individu, les différents visages de l’Amérique moderne et les masques interchangeables que peut revêtir le Mal.

 

Les Infiltrés raconte la façon dont un policier se fait passer pour un gangster tandis qu’un autre bandit se grime en probe policier. Chargés l’un et l’autre de retrouver l’infiltré qui se cache à sa place, ils doivent au plus vite être le premier à arrêter l’autre au risque d’être démasqués. Le film explore avec un semblable traitement les deux côtés de la loi et les deux registres du film de mafia : à la fois l’enquête et l’exploration du mode de vie marginale des bandits qui fascinent tant, et depuis toujours les spectateurs. Film schizophrène, tout aussi violent que ses prédécesseurs, porté par une fabuleuse bande-son rock (Les Rolling Stones, Roger Waters, Badfinger) le film narre moins un affrontement que la réversibilité des apparences jusqu’à la folie. Le crime et la loi avancent de concert et non plus l’un contre l’autre comme dans Les Incorruptibles.

 

L’Amérique est double. Tout homme, qu’il soit un honnête citoyen ou pas, porte en lui ses propres crimes. Scorsese fait table rase des postulats d’antan et s’insinue dans le cerveau divisé de ses protagonistes qui finissent par ne plus distinguer nettement d’où ils viennent ni les contours de la loi et du crime. Là encore, comme Coppola et De Palma, Scorsese use d’acteurs de générations différentes pour ancrer son récit dans la grande Histoire américaine, opposant son acteur fétiche, Leonardo DiCaprio à Matt Damon et Mark Wahlberg, sous l’œil diabolique et le sourire de rat grimaçant de Jack Nicholson dans une composition hallucinée.

 

Le polar et le film noir ne s’opposent plus. Ils sont désormais faits de la même étoffe d’un genre qui n’a cessé de se réinventer et de demeurer attentif aux changements de mentalité des spectateurs. Le film de mafia a encore de beau jour devant lui comme on le verra sans doute en 2018 avec le prochain opus de Martin Scorsese, The Irishman avec les plus fameux mafieux du 7ème art : Robert De Niro et Al Pacino.

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