ZOOM SUR... LA PORTE DU PARADIS

Publié le 01/01/2011

Elle revient de loin, cette Porte du paradis : d’un tournage cahotique, d’un dépassement pharaonique de budget, et d’un flop commercial à faire couler les boites. Reste aujourd’hui une œuvre essentielle du septième art.

 

Le 19 avril 1979, Michael Cimino est aux anges. Ce soir-là, Voyage au bout de l’enfer, sa seconde réalisation, est désignée Meilleur film de l’année lors de la 51e cérémonie des Oscars, et lui-même remporte le trophée du Meilleur directeur. La United Artists, hautement confiante dans le talent évident du bonhomme et sa capacité à assurer le succès d’une œuvre, lui confie alors les pleins pouvoirs pour son prochain projet. Un projet que Cimino caresse depuis longtemps. Près de douze millions de dollars lui sont alloués, budget confortable pour concrétiser ce qui est alors prévu pour être un western (relativement) raisonnable, avec un casting de première classe. A défaut de John Wayne, initialement envisagé dans le rôle principal mais en train de passer l’arme à gauche, le cinéaste engage Kris Kristofferson, associé au genre depuis son passage chez Sam Peckinpah (Pat Garrett et Billy le Kid), impose Isabelle Huppert contre l’avis d’un Steven Bach – exécutif du studio - penchant plutôt pour Jane Fonda ou Sally Field, et reprend Christopher Walken, également auréolé d’un Oscar pour sa participation à son enfer vietnamien. Entouré de son trio, soutenu par une figuration de choix (Jeff Bridges, Joseph Cotten, John Hurt, Sam Waterston, Mickey Rourke, ainsi que Willem Dafoe dans sa toute première apparition à l’écran) et par une solide équipe technique, M.C. s’exile dans les montagnes du Montana pour se mettre au travail. Mais dès le premier tour de manivelle, ce qui ne devait être qu’une "simple" balade de plaisance vire au cauchemar.

 

Nous n’en sommes qu’au cinquième jour de tournage, et déjà la production en accuse quatre de retard par rapport au planning prévu. Michael Cimino, galvanisé par sa situation de démiurge et son sens inné du perfectionnisme, n’hésite pas à retravailler les plans jusqu’à atteindre la "prise parfaite". Pour chacun d’eux, plusieurs dizaines d’essais ne sont pas rares. A lui seul, le très court moment où James Averill (Kristofferson), réveillé en sursaut par les citoyens de Sweetwater venus lui demander son aide, s’empare de son fouet, demanda un jour entier de labeur et pas moins de cinquante deux prises. La mégalomanie aigüe s’empare peu à peu d’un metteur en scène qui n’hésite pas à virer à tour de bras tout membre de l’équipe réticent à satisfaire ses exigences. Aussi, le jour où il ordonne de raser puis de reconstruire à l’identique deux immeubles du décor, pour la simple raison que la distance les séparant – pourtant initialement calculée par ses propres soins… – ne lui convient plus, on s’exécute…

 

Du côté de la United Artists, on s’inquiète au plus haut point devant les dépassements de temps et d’argent. On tente d’engager un autre réalisateur qui serait apte à prendre la place de celui qui, incontrôlable, est en train de saigner financièrement le studio à blanc. David Lean, réputé pour ses grandes fresques triomphales, est approché. En vain. On essaie également de refiler le bébé à un autre producteur, Barry Spikings (celui justement de Voyage au bout de l’enfer), qui refuse également d’essuyer des plâtres désormais beaucoup trop encombrants. Lorsque le tournage prend fin au bout de plus de six mois, le budget a dépassé la barre astronomique des quarante millions de dollars, et Cimino se retrouve avec plus de neuf jours de rushes sur les bras. Face aux tensions générées entre lui et les pontes de la UA, il s’enferme dans sa salle de montage gardée par des hommes en arme, accompagné de quatre monteurs, le minimum nécessaire afin d’y voir clair et présenter une première version de 5h30.

 

Le 19 novembre 1980, un an et sept mois après avoir été propulsé au firmament d’Hollywood, Michael Cimino redescend sur terre. La chute prend des allures de crash. Présenté ce soir-là en avant-première mondiale dans un second montage quelque peu raccourci - 3h40 - La Porte du Paradis ne convainc absolument personne. Les critiques sont tellement outrés par ce qu’ils assistent qu’aucun ne se présente pour réclamer sa coupelle de champagne lors de l’entracte aménagé au milieu de la projection – "Ils détestent ton film !", lance un Steven Bach atterré à celui qu’il a protégé et couvert jusqu’au bout de sa folie. Ramené à une durée de 2h30, le métrage connaît un flop commercial retentissant, ne ramenant dans les caisses de la major même pas le dixième de ce qu’elle a dû débourser. Le naufrage est complet. Obligé de mettre la clef sous la porte, la United Artists se fait racheter par la MGM, qui compense le manque à gagner du film grâce au succès du James Bond cuvée 1981 (Rien que pour vos yeux). Quant à Cimino, sa carrière est définitivement grillée. S’il doit attendre cinq ans pour pouvoir s’en remettre et revenir à la réalisation – L’Année du dragon, 1985 – il ne retrouvera jamais une telle liberté d’action, ni le même niveau artistique.

 

Honni lors de sa sortie en salles, Heaven’s Gate a acquis trente ans plus tard un statut de chef-d’œuvre absolu du septième art. Un western cruel et contemplatif, qui prend son temps pour mettre en lumière une page d’histoire oubliée des Etats-Unis d’Amérique de l’après-guerre de Sécession. Le film, dans sa version de près de quatre heures, accuse certes une indéniable lenteur et exige de la part du spectateur un certain niveau de concentration pour pouvoir y entrer de plain-pied. Mais il s’agit d’un rythme tant contrôlé, élaboré par la grâce d’un montage tant "évident", qu’on ne peut y voir là les (seules) causes du désastre. Les véritables fautes de Cimino sont à rechercher ailleurs. Dans l’éclairage particulier qu’il donne de la "Guerre du comté de Johnson" (Wyoming), selon le point de vu des immigrés d’Europe de l’Est face aux méchants Américains de "souche" (si ce terme avait déjà un sens à l’époque des faits, en 1892). Du côté de l’aspect intime poussé à l’extrême – le trio amoureux Averill-Ella Watson (Huppert)-Nate Champion (Walken) – en contradiction apparente avec le luxe des moyens matériels mis en œuvre. Dans ses héros trop nuancés, trop ambigus, trop dérangeants (un tueur à visage humain, une prostituée tiraillée par l’amour, un shérif alcoolique). Autant de raisons qui, alliées à une infinité d’autres - la beauté de la photographie, l’épilogue à pleurer, la terrible séquence de bataille finale… - font que La Porte du paradis est à pousser sans retenue. Une œuvre fondamentale.

 

 

Germain Sclafer

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