Paul Newman, le défi de l'exigence

Publié le 01/01/2012

Dès les années 50, Paul Newman a révolutionné la manière de jouer tout en s’ingéniant à écorner l’image mythique du héros américain. Des exigences artistiques jamais démenties au fil d’une carrière qui fut à la hauteur d’une vie exemplaire.

 

Il est des personnages comme Paul Newman dont la vie et l’œuvre imposent un respect immédiat. Quand il décéda en septembre 2008, les journaux ne savaient par où commencer. Fallait privilégier la vie de cet homme d’affaires avisé, sportif émérite, philanthrope exceptionnel qui dès les années 60 milita contre le nucléaire, la guerre au Vietnam et se gargarisait d’être inscrit sur la fameuse liste noire de Nixon ? Ou fallait-il tenter de trouver un lien à son œuvre d’acteur de génie qui révolutionna dès les années 50 le jeu classique hollywoodien au coté de Montgomery Clift, James Dean et Marlon Brando ? Indissociable l’une de l’autre, la vie privée et publique de celui à qui l’on attribuait « les plus beaux yeux d’Hollywood » furent toujours placées à des niveaux d’excellence et incarnent le renouveau d’une Amérique moderne et lucide.

 

Il rêvait d’être pilote mais on découvrit qu’il était daltonien, il aurait voulu faire une carrière sportive mais une fâcheuse blessure pendant la guerre du Pacifique l’obligea à changer ses plans. Qu’à cela ne tienne, Newman n’allait pas pour autant se décourager. Toute sa vie, il allait combattre pour être toujours parmi les meilleurs, défendre ses idées, se servant même de ses rôles pour marquer sa distance vis à vis d’une certaine idéologie et d’une mystification de l’histoire américaine. A titre d’exemple, malgré ses problèmes physiques, il allait finir par exceller en tant que coureur automobile et obtiendrait en 1979 une deuxième place au 24 Heures du Mans. Jeune homme, puisqu’il ne peut ni être sportif professionnel, ni pilote, il étudie l’art dramatique à Yale puis à l’Actor’s Studio sous la houlette du fameux Lee Strasberg qui lui enseigne la Méthode qui allait marquer son jeu intérieure toujours prêt à exploser. A son propos Strasberg aurait déclaré « qu’il aurait pu devenir un aussi bon acteur que Brando s’il avait été moins beau ». Si ses yeux bleus extraordinaires pouvaient l’aider à devenir aisément un jeune premier sensuel comme James Dean et Brando, il allait sans cesse chercher le défi en incarnant des personnages complexes, névrosés, qui tentent de taire ou de masquer leurs faiblesses.

 

Parce que James Dean meurt dans un accident de voiture, il reprend son rôle de boxeur dans Marqué par la haine de Robert Wise, cinéaste qu’il retrouve immédiatement après dans Femmes Coupables. Il est important de remarquer à quel point Newman reste fidèle aux cinéastes avec qui il tourne. Parmi tous les grands pour qui il joua, il refit au moins un deuxième film avec eux dont Robert Altman, John Huston, Stuart Rosenberg, Richard Brooks, Georges Roy Hill et surtout Martin Ritt avec qui il allait collaborer à quatre reprises.



Ritt lui permit de peaufiner son personnage de justicier tourmenté tel celui qu’il avait commencé à concevoir dans Le Gaucher d‘Arthur Penn. Grâce au réalisateur d’Hombre, il se fait une spécialité du western moderne, psychologique, genre très apprécié au début des années 60 lorsqu’il s’agissait de repenser avec lucidité les vieilles légendes de l’Ouest qui avaient été jusque là magnifiées par le cinéma classique. Dans Le Plus sauvage d’Entre Tous, par exemple il incarne un faux rebelle qui crée sa propre solitude à force de cynisme. Son sourire ravageur accroit la distanciation nécessaire à une critique des mythes fondateurs de l’Amérique. Dans l’un de ses immenses succès, Butch Cassidy et le Kid, il joue avec son acolyte Robert Redford un gangster bien moins flamboyant qu’il ne s’en donne l’air. Même le combinard de L’Arnaque se révèle décevant par rapport à sa réputation.


Il fait ainsi merveille dans le registre du justicier légendaire déchu ou du faux héros. Il est à la limite du pathétique dans Juge et Hors La Loi et Buffalo Bill Et les Indiens qu’il coproduisit. Il sait donner une humanité pas trop artificielle à un looser magnifique dans L’Arnaqueur ou à des types avinés qui cherchent se reprendre en main (L’Arnaque ; Le Verdict). Alors qu’il semble découragé, il réussit dans la même scène à se raviser et à  briller grâce à une habile technique de jeu qui lui permet de changer régulièrement de ton.  À chaque fois, il joue l’homme lucide vis à vis de lui-même et qui a choisi de sombrer une bonne fois pour toute pour mieux rebondir par la suite.


Bien entendu, il prête son physique à quelques vrais héros tels celui du Rideau Déchiré d’Hitchcock ou celui d’Exodus, une fresque moderne d’Otto Preminger qui conte l’installation des réfugiés juifs en Israël. Un sujet qui lui tenait grandement à cœur puisqu’il se considérait lui-même comme juif bien que sa mère fut de confession catholique. Dans Luke la Main Froide, il est un héros christique, irréductible et dont une partie de l’aura repose sur son charme immense. Luke teste les limites de toute forme d’autorité d’un univers carcéral. Un rôle symbolique pour ce cinéaste qui adore les symboles et notamment ceux que l’on peut trouver dans l’œuvre de Tennessee Williams qu’il joua à de nombreuses reprises, (et notamment dans La Chatte sur un toit brûlant) et qu’il adapta avec sureté : La Ménagerie de Verre.

 

Mais sa fidélité la plus grande, il la témoigne à sa femme Joanne Woodward qu’il rencontre sur le tournage des Feux de L’Été et dont il n’allait jamais se séparer. En tant que cinéaste, il lui offrit régulièrement de singuliers rôles de composition. A ce propos, quand on lui demandait pourquoi il avait adapté au cinéma la pièce De L’Influence des Rayons Gamma sur Le Comportement des Marguerites, il répondait que c’était pour sa femme. Le cinéaste, aussi exigeant que l’homme, l’acteur et le citoyen, traite des textes difficiles, échappe souvent aux conventions pour privilégier des instants de vérité, d’ambiguïté, au service d’une critique sociale et de préoccupations féministes.

 

Chacun peut lui préférer tel ou tel de ses derniers rôles, de son retour en joueur désabusé de billard dans La Couleur de l’Argent de Scorsese (qui lui valut enfin un Oscar) au gangster impitoyable des Sentiers de la Perdition de Sam Mendes. Mais on gardera en tête celui qu’il offrit aux Frères Coen dans Le Grand Saut puisqu’il y joue un personnage à mille lieux de ce qu’il fut : un abominable homme d’affaire sans scrupules. Pour ce grand bonhomme qui adorait les défis, il s’agissait à coup sur d’un énième tour de composition.

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