LES BELLES LEÇONS DE CANNES CLASSICS

Publié le 25/05/2016

Une année de plus, TCM Cinéma a suivi la sélection haute en couleurs de Cannes Classics. Evénement attendu, le documentaire de Bertrand Tavernier : Voyage à travers le cinéma français. Dans ce film long de trois heures et qui laisse augurer une série de neuf heures au total, le réalisateur et immense cinéphile retrace son propre parcours d’amoureux du cinéma. De son enfance à Lyon où il découvre les films de Jacques Becker (dont Rendez-vous de Juillet, projeté aussi à Cannes Classics), à ses découvertes de Renoir, sa passion pour Gabin (Gueule d’amour de Grémillon, aussi présent ici) et pour certains cinéastes moins célèbres comme Edmond T Gréville. Passée la séance, on espérait d’ailleurs vivement une rétrospective de son œuvre méconnue. Le documentaire alterne souvenirs personnels, anecdotes irrésistibles, documents rares (dont une engueulade entre Belmondo et Melville),  commentaires critiques pertinents et singuliers et éloge d’une cinématographie versatile et puissante. On retrouve tout ce qui fait le charme de la cinéphilie de Tavernier, telle qu’on la connaît dans ses ouvrages, son blog, ses présentations de films : une passion ouverte, sincère et populaire, sans œillères. Extraordinaire conteur également, nous n’aurons pas boudé notre plaisir en assistant à La leçon de cinéma de William Friedkin, tant le réalisateur de L’Exorciste et de La Chasse demeure un interlocuteur haut en couleurs, un formidable showman. Etaient également présentées en copies restaurées, ses deux chefs d’œuvre, le maudit Sorcerer qui faillit ruiner sa carrière et le grand polar des années 80 : Police Fédérale Los Angeles.

 

Dans un tout autre genre, on a pu revoir Un homme et une femme, Palme d’or 1966 où Claude Lelouch redouble d’ingéniosité et de modernité pour conter cette histoire d’amour éternelle. Dans une superbe copie restaurée, on a pu découvrir Ikarie XB 1 de Jindřich Polák, un film de science-fiction tchèque qui inspira dit-on Stanley Kubrick lorsqu’il réalisa 2001 L’odyssée de l’espace cinq ans plus tard. Le film est passionnant dans sa façon d’incarner une transition entre une science fiction encore infantile et une autre, plus tardive et métaphysique. Aussi bien les décors et les maquettes pourraient paraître parfois un peu obsolètes aujourd’hui, autant le réalisateur prend le temps de filmer les interrogations de chacun de ses astronautes et d’ouvrir à des préoccupations vertigineuses sur le temps, la solitude. On soupçonne également John Carpenter de s’en être inspiré – avec pas mal d’ironie – lorsqu’il réalisa Dark Star, son premier long métrage, en 1974. Dans le même genre, on a pu revoir dans des circonstances exceptionnelles, l’autre chef d’œuvre du genre SF philosophique : le grand Solaris d’Andreï Tarkovski qui fut réalisé en 1972, soit quatre ans après le film de Kubrick.

 

Moment de détente exceptionnel parmi ces films, le Valmont de Milos Forman que nous considérons comme la meilleure adaptation des Liaisons dangereuses de Laclos. Loin de celle de Stephen Frears avec Malkovich et Pfeiffer (et considérée injustement comme la plus réussie des deux), la version de Forman est souriante, heureuse, véloce, pétillante. Les hommes et les femmes jouent tous à double jeu dans la bonne humeur. Jeux de masques dangereux évidemment mais hommage aussi à la musique du XVIIe siècle (il y a des musiciens disséminés dans chaque pièce, derrière chaque buisson), à ses danses. Chaque protagoniste est dessiné à la manière de splendides acteurs, à commencer par Valmont, insatiable cabot qui s’amuse à tromper la vigilance des épouses et à déniaiser les jeunes filles. Dans ce rôle d’acteur de l’amour, de rusé renard, Colin Firth trouve un de ses meilleurs rôles. Avec Jean-Claude Carrière comme scénariste, Forman ne condamne pas Valmont. Au contraire, il montre son amour sincère pour madame de Tourvel quand il ne parvient pas encore à la mettre dans son lit. Occupé avec passion à sa tâche, Valmont aime Tourvel mais à sa manière. Le libertin, selon Forman, n’est pas un cynique mais un amoureux libertaire de la vie et prisonnier d’une société étriquée et hypocrite. Il y a de l’héroïsme chez Valmont. Malgré la pétulance du film, sa joie de vivre incessante, Forman réussit mieux que n’importe qui à nous montrer aussi la tragédie de n’importe quelle existence, plongée en enfer dès lors que le désir se substitue à l’enfance. Tout Forman en un film d’époque, si vivant qu’il paraît avoir été filmé au présent : la sagesse et la malice dans une copie enfin fabuleuse. Enfin, le festival fut l’occasion de revoir Farrebique de Jean Rouquier, acte de naissance d’un certain cinéma documentaire, d’un réalisme rural qui inspira bien des années plus tard un certain Raymond Depardon, dépêché sur la Croisette pour présenter son célèbre Faits divers.

 

Années après années, Cannes Classic demeure avec le festival Lumière, celui de la Rochelle et celui dite Toute la mémoire du monde, le grand événement patrimonial.

 

Frédéric Mercier

 

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