EN DIRECT DE CANNES 2014

Publié le 26/05/2014

[EN DIRECT DE CANNES J1] Situation géographique oblige: c’est Grace de Monaco qui ouvre cette 67e édition. Plans en plongée sur le Rocher, panoramiques sur la mer bleu canard, baignades au soleil et plans séquences virtuoses dans les couloirs du palais monégasque, le film d’Olivier Dahan a tout d’un prospectus de luxe initié par le syndicat du tourisme de la Côte d’Azur. Il faut à cet égard rendre grâce aux responsables des effets spéciaux numériques puisqu’ils ont réussi à recréer un littoral parfois dénudé, quasi vierge, en tout cas pas encore défiguré par les affreuses constructions des innombrables promoteurs immobiliers de la Côte. Dans la salle, l’humeur journalistique était plutôt joyeuse, voire goguenarde : on entendit ici et là quelques gloussements comme lors de cette scène ahurissante où Grace aux abois, les larmes aux yeux, rassure son cher et tendre en lui disant que s’ils devaient un jour quitter leurs fonctions princières, ils pourraient toujours s’acheter « une maison de campagne près de Montpellier ». Coté cinéphilie, Hitchcock ressemble à Renoir, Tim Roth à un monarque débonnaire et Nicole Kidman à une bien étrange et glaciale Grace Kelly. À la fin, certains applaudissaient mollement, d’autres sifflaient avec tout aussi peu d’enthousiasme. Au fond, personne ne boudait vraiment le film, souriant plutôt devant ce biopic à la gloire de la principauté, calme et plat comme la méditerranée. Si Olivier Dahan continue de s’intéresser aux comédiens ayant un jour croisé la route de quelques têtes couronnées, gageons que son prochain film pourrait s’intituler Gad.


Demain, on quittera enfin la côte (du moins dans les salles) pour les rivages de l'Angleterre et on découvrira un autre biopic avec Mr Turner de Mike Leigh, vainqueur en 1996 d'une Palme d'or pour Secrets et Mensonges.

 

[EN DIRECT DE CANNES J-2] Turner, Turner… Depuis hier soir, on n’entendait que ce nom sur la Croisette. On le marmonnait encore plus que celui de la Princesse de Monaco, voire de Lambert Wilson qui, hier soir, ouvrait les festivités en se permettant de danser avec Nicole Kidman. Turner… Turner. À diverses reprises, j’ai failli croire que notre chaine préférée était sur toutes bouches. Qu’on ne parlait plus que de ça. Rien à voir : dans cet antre du glamour et du médiatique qu’est Cannes, la star du jour est en fait un tout petit homme peu amène, laid, aux dents jaunâtres et ne cessant de couiner à tout bout de champ comme un porc que l’on égorge. Soit le grand peintre Turner, mais imaginé par Mike Leigh, et que campe ici avec maestria Timothy Spall (grand habitué de Tim Burton). Dans la peau de l’inventeur de la lumière du XIXe siècle, Spall éructe, grommelle et ronchonne plus que Clint Eastwood dans Gran Torino. C’est l’approche grotesque, hyper (mais alors hyper) théâtrale que choisit Leigh (Secrets et Mensonges, Palme d’or 1996) pour tenter de comprendre la sensibilité d’un peintre et d’une période entre deux eaux de l’histoire de l’Angleterre. À Cannes, le Mr. Turner de Leigh déjoue en fait toutes les attentes et fait tâche dans le paysage : un film sans réels enjeux dramatiques sur le peintre du sublime, un hommage dégagé de toute solennité, un film de paysagiste en forme de vaudeville misanthrope. En tout cas, un biopic à mille lieux de celui d’hier sur Grace Kelly. On peut d’ailleurs se demander si en plaçant les deux films à si peu d’intervalle (Mr. Turner ouvre la Compétition), Thierry Frémaux n’a pas voulu montrer ce qui selon lui était vraiment du grand cinéma. Si l’on peut être exaspéré par les outrances de la direction de Leigh, si d’aucuns le jugent peut être trop long, d’autres lui prédisent déjà un Prix, d’autant que le sujet (l’art, le XIXe) pourrait intéresser madame Campion, la réalisatrice de Bright Star. Demain, on découvrira Captives, le nouveau film de l’auteur du grand Exotica, Atom Egoyan.

 

[EN DIRECT DE CANNES J5] À Cannes , mieux que n’importe où, on le sait : le cinéma, c’est de la haute couture. De l’artisanat (les techniciens), du découpage, du montage donc, un patron (le scénario) et un couturier, l’auteur. Cette analogie entre cinéma et mode tient lieu à Bertrand Bonello (L’Appolonide) de fil rouge dans Saint Laurent, deuxième biopic de l’année sur le couturier après celui de Jalil Lespert. Le film est donc tissé de split screens inédits, brodé dans des coloris mystérieux, à la limite du terne, mais de bout en bout tatillon, avec en guise de boutonnière ultra chic la présence d’Helmut Berger dans le rôle du couturier âgé. Lequel se regarde à la télé dans Les Damnés de Visconti. On jugera le clin d’œil charmant et/ou couillon. À la sortie, pour certains, le film tenait lieu de révolution dans le genre déjà suranné du biopic (après Mr Turner et Grace de Monaco, c’est le troisième de ce festival). Bref, un film audacieux, un opéra « proustien » de la mémoire, installant définitivement Bonello en Saint Laurent du cinéma, couturier de génie. Pour d’autres, comme votre serviteur, il ne s’agissait que de prêt-à-porter de luxe. D’un film de styliste, poseur et chic, aux intentions balourdes affichées comme peuvent s’étaler sur les chemises les initiales de certaines marques à la mode. En tout cas, le film divisait dans un Festival où, pour le moment, peu de films enthousiasmants surnagent d’un lot plutôt médiocre. Certains préférant d’ailleurs plutôt se ruer aux projections de Cannes Classics pour (re)voir entre autres Horizons Perdus de Frank Capra. Mais on susurre qu’à partir de demain, pour débuter cette deuxième semaine, tout devrait enfin briller avec l’irruption du nouveau film de David Cronenberg dans la Compétition : Maps To The Stars, une satire au vitriol de Hollywood avec Robert Pattinson, de retour après Cosmopolis, mais aussi Julianne Moore et surtout la merveilleuse Mia Wasikowska.

 

[EN DIRECT DE CANNES J6] Même si le film peine sur la durée à me convaincre, fort heureusement David Cronenberg aura apporté un peu de malice et de nonchalance avec Maps to the Stars, satire au vitriol des mœurs hollywoodiennes et jeu de massacre sur fond d’inceste avec un extraordinaire Robert Pattinson. Mais dès le matin, retour au très sérieux, au solennel, au grand film avec majuscule. Ce mastodonte pour festival, c’est Foxcatcher, le nouvel opus de Benett Miller, réalisateur de Truman Capote et du Stratège avec Brad Pitt. Le moins que l’on puisse dire, c’est que Miller opte pour la forme de la machine à oscars avec performances d’acteurs à la clé. Chaning Tatum y campe un champion olympique de lutte tout en brutalité silencieuse et poses prognates figées, financé par le richissime et ultra patriotique John Dupont qu’interprète avec un sens inimitable de la grimace Steve Carrell. Le film narre la relation entre les deux zigs, sous couvert d’une analyse psychanalytique de Dupont, sans doute impuissant, et qui collectionne les médailles sportives comme d’autres les trophées de chasse. Attention, rien ici n’est mauvais. Et surtout de mauvais goût. Le film fait la place belle à de fascinants combats de lutte. Mais tout est ripoliné, jusqu’au moindre dialogue, moindre silence, moindre irruption de comique. Foxcatcher est une sorte de Citizen Kane d’aujourd’hui pour étudiants de Harvard. Rien n’est épargné pour sursignifier le grand film d’auteur, des teintes grisâtres aux nappes de piano à la Satie. On a même droit à une scène d’après deuil sur fond d’Arvo Pärt. Il faut dire que depuis l’utilisation inédite qu’en avait fait Gus van Sant dans Gerry, Pärt est devenu un signe extérieur de cinéma artistique. D’une certaine façon, on pourrait dire qu’en enchaînant toutes les conventions du film très sérieux, Miller en offre une caricature, pointant les limites d’un cinéma mainstream de la côte est. On me reprochera mon peu d’enthousiasme. Mais l’année dernière, avec Jarmusch, les Coen, Polanski et tant d’autres, nous avions passé un festival champagne, plein d’allégresse et de fantaisie. Et j’attends toujours cette année d’être transporté et ému plutôt que convié à admirer les qualités de cinéastes qui alignent tous les signes de leur génie. Hier soir, j’allais pour me divertir revoir dans une salle à moitié vide La Vie de Château de Jean-Paul Rappeneau (lequel a confirmé réaliser un nouveau film avec Marina Vacht et Amalric), comédie fantaisiste, d’une énergie folle, sans cesse farfelue et généreuse. Bref, un type de cinéma que je recherche encore à Cannes. Demain, place à The Rover, le nouveau film du réalisateur très remarqué d’Animal Kingdom.

 

[EN DIRECT DE CANNES J8] Hier, on ne parlait que de lui. Il était sur toutes les bouches, sur les talons compensés (avis aux fétichistes : extraordinaire collection cette année sur la Croisette avec des hauteurs jamais vues auparavant) et sur les nœuds papillons aussi. Dans les boîtes de nuit, tout le monde s’interrogeait, au bord de l’apoplexie. Sur les transats, entre deux Perrier rondelles, l’excitation et l’inquiétude étaient à leur comble. Ce cher Jean-Luc allait il venir ? Godard, serait-il ou non des nôtres à l’after de demain matin ? Est-ce sur un écran magnétisé que l’on admirera la 3D d’Adieu au langage ? Vous ne pouvez vous figurer tant d’angoisse. Si bien que lorsqu’on a eu la confirmation que le glorieux helvète ne ferait pas le déplacement, quelque chose est retombé d’un coup. Le mauvais esprit s’est emparé du festival. Les rondelles de citron ont viré vert, les talons ont diminué de taille tandis que les nœuds papillons boudaient comme des fleurs fanées. Godard ne sera pas à Cannes. Malheureux, dépités oui, les festivaliers ont traîné leurs guêtres à la projection de The Search de Michel Hazanavicius. S’il y a quelques mois, quelques semaines, l’excitation était encore grande devant ce projet hyper coûteux, produit par Langman d’un remake de The Search de Fred Zinneman, plus personne n’en avait hier grand-chose à cirer. On avait beau dire aux camarades qu’Hazanavicius avait ramené l’intrigue en 1999, en pleine guerre tchétchéne et que le film serait ainsi au diapason de l’actualité ukrainienne, tout le monde s’en foutait. De savoir enfin si le réalisateur de The Artist allait réussir à se renouveler, se réinventer ou ne pas simplement refaire quasi à l’identique un grand classique sur papier glacé, n’intéressait visiblement pas grand monde. D’où l’accueil poli, mitigé, les sifflets tièdes, les applaudissements mous devant cette grande fresque qui narre deux destins sur deux temporalités différentes. Soit l’histoire d’un orphelin tchétchène et d’un jeune soldat russe. Pourtant, il y avait tout ici pour déclencher les passions, Hazanavicius instruisant à charge et sans aucune nuance un procès à la fois contre les russes et contre l’Union européenne qu’il accuse de « non assistance à pays en danger ». Malgré les efforts (belle photo désincarnée mais avec une unité chromatique très forte sur les marrons), malgré la bonne volonté politique revendiquée (le film est d’un didactisme peu commun, tout nous est asséné comme si nous étions vaguement débiles), malgré la belle Bérénice (plus sublime que jamais mais incapable de changer d’expressions), la sympathique Annette Benning, malgré quelques séquences étonnantes dont notamment une avec un hélicoptère de l’armée russe, The Search est passé à immédiatement à la trappe. Déjà oublié. Alors que personne n’a encore oublié l’absence de Godard. Injustice festivalière où les absents font d’avantage parler d’eux.

 

[EN DIRECT DE CANNES J9] Ultime snobisme cannois : préférer les sélections dites parallèles à la Compétition Officielle. Au risque de passer pour pédant, prétentieux, et que sais je encore, comment ne pas cette année abonder dans ce sens ? Un exemple, avec un film vu à la Quinzaine des Réalisateurs : Whiplash, ou les tourments d’un étudiant en batterie qui vient de rentrer dans la plus prestigieuse école de musique de New York. Il y fait la connaissance d’un enseignant aux méthodes peu orthodoxes, lequel pense que la fin justifie les moyens lorsqu’il s’agit de former la future élite musicale de la Nation. Humiliations, coups de tatanes, harcèlement moral, extorsions, il n’a aucune limite pour faire advenir le génie. C’est l’extraordinaire J.K Simmons (le grand échalas tout en muscles, vu dans le Spider-man de Sam Raimi, Juno, chez les Coen, mais aussi la série "Oz") qui joue les profs fouettards, sergent instructeur de la musique tout droit sorti de Full Metal Jacket. À cet égard, quelques insultes risquent de rester dans les mémoires. L’une des grandes idées du film est de montrer un adorable neuneu se transformer peu à peu, à mesure que sa technique et sa maîtrise s’affinent, en petit monstre d’égoïsme et d’ambition. Jeux SM entre élève et professeur sadique, critique virulente de la logique libérale et vrai film musical sur le jazz, Whiplash oscille sans cesse entre amertume et euphorie, le tout sur fond de solos de batteries et d’un montage au diapason, tout en tempo staccato et nombreux inserts rapides sur des objets hétéroclites.

 

[EN DIRECT DE CANNES J10] On a vu la Palme. C’est indiscutable. Malheureusement, le film n’est pas en Compétition Officielle mais à la Quinzaine des Réalisateurs, sélection qui a particulièrement brillé cette année. Ce film aussi n’est pas un film. C’est un dessin animé, un anime même. Il s’agit du Conte de la Princesse Kaguya du sérénissime Isao Takahata, 78 ans, réalisateur des Studios Ghibli à qui l’on doit entre autres Le Tombeau des Lucioles et Mes voisins les Yamada. Comme dans ce dernier film, le précédent réalisé il y a maintenant quinze ans, Takahata a renoncé au strict réalisme. Ce qui l’intéresse c’est l’impressionnisme, épouser la sensibilité de ses personnages en animant des techniques ancestrales de dessins nippons, mettre en images mouvantes ces procédés sur lesquelles il a beaucoup écrit, notamment dans un livre sur le dessin au XIIe siècle. Déluges de couleurs pastel sur des dessins taillés au crayon, raturés parfois et qui se transforment sous nos yeux, à mesure que les sentiments, les élans de sa délicieuse héroïne changent, au gré des saisons et des âges. Le film s’inspire du plus célèbre et ancien conte nippon, rédigé au Xe siècle. Il narre la vie d’un couple de paysans qui trouve dans du bambou une petite poupée qui très vite devient un bébé puis passe à l’âge adulte. Mais ils découvrent aussi dans la forêt de l’or et décident de partir à la capitale pour marier leur fille adoptive avec le meilleur parti. Le film alterne envolées ô combien lyriques et comédie sociale juste, mordante mais jamais cruelle ou méchante. Dans certaines scènes, le dessin se mue et devient abstrait ou délavé, nu comme certaines estampes. Quant à la dernière heure, c’est un torrent, un déluge d’émotions qui s’achève en apothéose psychédélique pop. Que dire sinon que pendant toute une bonne partie du film, on entendait les spectateurs pleurnicher, voire se moucher ou encore s’essuyer les yeux. Il y a des années de ça, Takahata avait émis le souhait de venir un jour concourir pour la Palme d’Or à Cannes, dommage qu’il n’ait pas été sélectionné, d’autant que son film est à mille coudées des autres. C’est un film d’une extrême simplicité et ingénuité sur le vivant, ce qui meut, vieillit et grandit en nous. Les couleurs nuancent chaque sentiment, chaque indécision nichée au plus profond dans sa mystérieuse héroïne, vaguement lunaire. À ma connaissance, il n’y a peut être que Ford qui jadis fut capable de donner de la noblesse, de l’héroïsme à un arbre, un paysan, une cabane, par le recours au dénuement le plus extrême, à l’absence flagrante de tout effet. C’est dire la hauteur de ce film lyrique et merveilleux qui fait l’unanimité. Très heureusement, il sort en salles dans un mois. Demain sera venu le temps de décerner ses Palmes personnelles, d’émettre quelques pronostics sur le Palmarès avant de le commenter dimanche.

 

[CANNES 2014 : RETOUR SUR LE PALMARÈS] Ça y est, c'est plié comme on dit. Mère Campion a rendu justice sous un Palmier, accompagnée de ses apôtres. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'à rebours de certains boudeurs, le Palmarès convainc. Ou du moins ne génére aucun véritable scandale ou opprobres à l'encontre du jury. À commencer par ce double Prix du jury déjà bien commenté et tourné en dérision, décerné au vétéran Godard et au puceau Dolan. Joli coup en vérité (mais en s'agit il d'un?) qui correspond bien à ce que doit être un Prix du Jury, à savoir une forme d'encouragement. Encouragement donc à Dolan à continuer à faire du cinéma quand celui-ci promet de s'arrêter quelques années, de poursuivre ses études et de vivre un peu auprès des siens et non exclusivement des extraterrestres du 7e Art. Qu'il revienne vite, semble lui demander la réalisatrice de La Leçon de Piano, film de chevet du québécois binoclard. Que le cinéma continue d'avancer, de se réinventer, de surprendre, qu'il regarde déjà son avenir, semble t elle aussi adresser à Godard tant son Adieu au langage est expérimental, facétieux, innovant parfois. Il fallait à cet égard regarder les spectateurs se mettre tour à tour une main sur les yeux, respectivement le droit puis le gauche (à moins que ce ne soit l'inverse) pour voir se réaliser miraculeusement le miracle d'un champs contre-champs dans le même cadre. Ce double Prix est celui de l'avenir donc !

Beau prix du scénario également pour le russe Zviaguintsiev même si on aurait aimé que son ample Léviathan, satire mordante de la corruption poutinienne en forme de poème, soir couronné d'un Prix de la mise en scène tant celle ci, tour à tour effrayante, contemplative et véloce, le méritait. Prix qui est revenu à Miller pour son indigeste Foxcatcher, mise en scène raide, distanciée mais il faut bien le reconnaître parfois impressionnante quand il s'agit de singer et de critiquer les grandes imageries patriotiques. Nous avions été à cet égard été un peu sévères durant la compétition avec un film bien plus retors qu'il ne semblait au sortir de la projection.

Rien à dire au Prix d'interprétation masculine revenu comme il se doit à l'extraordinaire Timothy Spall pour s'être glissé comme un gant dans un Turner grognon et couinant. En lui remettant cette distinction, le jury récompense à travers lui Mike Leigh tant le comédien britannique et le réalisateur de Secrets et Mensonges travaillent ensemble depuis trente ans la direction d'acteurs de façon très singulière. En effet Leigh a pour habitude de travailler à la base sans scénario et de l'élaborer peu à peu durant de longs mois avec ses acteurs principaux. Quant à Julianne Moore pour son rôle de comédienne vieillissante et hystérique dans Maps to the Stars, encore pas grand chose à dire sinon que elle est parfaite, souvent effrayante et pathétique comme lors de cette scène ahurissante où elle danse de joie après avoir appris que sa rivale venait de perdre son fils.

Seule vraie incompréhension, le Grand Prix, trop fort, trop haut pour l'aimable, sympathique Le Meraviglie d'Alice Rohrwacher, jolie conte adolescent, à la limite du surréalisme, mais qui n'en méritait peut être pas tant. Mais le film est une des belles surprises du festival.

Enfin, nous n'aurons rien à redire sur la Palme tant Ceylan a offert une œuvre extraordinaire. Oui le film est long, oui il est bavard, oui il est cadenassé, oui il correspond à l'idée que certains cinéastes compassés, anachroniques se font encore de ce que doit être une grande œuvre d'art et de culture avec une majuscule. Mais, comment nier la réussite du film, la puissance de ses dialogues (effectivement dignes des plus grands Bergman) où l'on voit devant soi, sur l'écran, la parole d'un homme soudain se délester de poids, de densité. Tandis que rendue à sa vacuité, elle continue d'agresser, de torturer, de faire le mal autour d'elle. Comment nier la force mélancolique, sans cesse émouvante, de ce conte sur la solitude, conte perdu dans un hôtel palais dressé dans les montagnes escarpées d'Anatolie? Comment faire la fine bouche enfin sur la puissance de ce qui est montré sur l'aveuglement des élites, des intellectuels surtout, sur leur incapacité à pouvoir regarder vraiment le monde autour d'eux?

Nous, en fait, nous n'avons rien à dire. Sinon à faire part ici du désir de revoir au plus vite ce film, moins lent que patient, moins prétentieux que simple en fin de compte. Demain, nous tirerons un bilan de ce festival, essayant de dégager ici et la quelques thèmes peut être, quelques moments clé, quelques scènes dérobées ici et la dans toutes les compétitions et que nous emportons sur Paris. La tête pleine d'images.

 

Frédéric Mercier

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