CANNES CLASSICS 2018 : BILAN

Publié le 03/06/2018

Le renouveau formel, la sensation de plénitude d’un festival qui faisait voir toute la diversité du cinéma mondial, n’aura pas été que l’apanage des diverses Compétitions. Quelque-chose aussi a eu lieu à Cannes Classics, terrain d’élections privilégiées de TCMcinéma, son petit festival à soi, son lieu de jeux et d’échanges où se donnent à voir et à revoir le meilleur et le plus stimulant du cinéma de patrimoine, compris non comme un moment seulement d’Histoire mais comme une composante essentielle du cinéma sans laquelle les films récents ne pourraient être totalement et justement apréhendés. Depuis sa création en 2004, Cannes Classics fait figure à la fois de terrain de récréation où l’on va voir entre deux films de la Compétition des oeuvres qui n’ont plus besoin de concourir mais aussi comme une façon de regarder ce cinéma par un autre biais pour mieux comprendre ce qui se dessine, se joue dans le cinéma actuellement. C’est un terrain de détente et d’observation, de culture et d’agrément où chaque année depuis 2004, et grâce à la fois à Thierry Frémaux, délégué général du festival de Cannes, et Gérald Duchaussoy, directeur de Cannes Classics, on peut découvrir dans des conditions exceptionnelles des perles adorées et/ou rares qui permettent de reconsidérer le cinéma dans sa globalité.

 

 

COMEDIES

 

 

Au rayon des classiques intemporels, nous en avons eu pour nos yeux ébahis et nos zygomatiques, à commencer peut être par Battements de coeur du français Henri Decoin, comédie pétillante, sautillante des années 30 et qui n’a rien à enlever de par son culot, sa hardiesse et son interprétation rayonnante de Danielle Darrieux (épouse alors et muse de Decoin) aux screwball comédies américaines, réalisées à la même période. Salle hilare et heureuse de pouvoir s’adonner à des cours de pick pockets, à des marivaudages sentimentaux où brille la mise en scène sans cesse ingénieuse et transparente d’un des meilleurs artisans français des années 30, 40 et 50 et dont on rêve déjà à une rétrospective générale au Festival Lumière à Lyon en octobre. En redécouvrant cette merveille translucide, on faisait naturellement le lien avec le cinéma de Jean-Paul Rappeneau dont on a pu revoir le Cyrano de Bergerac, tout aussi véloce, promptement mené et meilleure adaptation peut être d’un classique du répertoire. Au rayon comédies sans âge, comédies de la pétulance, citons aussi La Garçonnière de Billy Wilder, classique absolu, couronné d’Oscars sur les errances d’un brave employé de bureau qui se retrouve à donner les clés de son appartement à ses supérieurs pour obtenir d’eux un avancement. Comme toujours chez Wilder, la comédie est le registre idéal d’une observation sans fards des travers de la société américaine. Porté par la prestation géniale de Shirley McLaine et Jack Lemmon, le film enchaine avec un sens des situations inouï les scènes cultes, à commencer par un dîner intime et romantique aux spaghettis, une fête de bureau à tout casser et un final éblouissant, parmi les plus émouvants du cinéma où pendant le réveillon du jour de l’An le visage de l’héroïne s’éclaire soudain, où s’imprime en un sourire la conscience apaisée d’une âme qui a finalement compris et accepté le sens du bonheur. Notons que nous avons pu aussi redécouvrir Miss Daisy et son chauffeur de Bruce Beresford, comédie tout aussi culte à la fin des années 80, d’une réelle délicatesse et qui narre l’amitié naissante entre une douairière fantasque et son chauffeur noir.

 

 

MONSTRES

 

Alors que se faisait attendre la projection-rêve de 2001 l’Odyssée de l’espace, le chef d’oeuvre absolu de de Stanley Kubrick qui révolutionna le cinéma en 1968, dans une copie restaurée sous la houlette de Christopher Nolan (Inception), lequel était l’invité d’une Master Class exceptionnelle, a été projeté en séance toute aussi monstre l’indépassable Guerre et Paix du soviétique Serge Bondartchouk, longtemps le film le plus onéreux de l’Histoire, véritable adaptation titanesque du chef d’oeuvre de Tolstoï. Film hallucinant, halluciné, que l’on croirait réalisé sous acide et vodka, où les reconstitions des batailles napoléoniennes frappent par leur démesure absolue, où l’écran est saturé par la présence objective de milliers de figurants, de corps en charpie, de canons et de fumée. Un film de guerre plus que spectaculaire, une sorte d’échappées folles, de spectacle total qui rend caduque tant de films de guerre actuels et surtout donne à voir la possibilité de batailles à l’écran sans effets spéciaux ni apports numériques. Le siège d’Austerlitz compte parmi les séquences les plus folles jamais tournées et imaginées, la caméra vole, s’ébroue dans la fumée, charge de toute part comme des boulets de canon envoyées depuis les cieux sur les soldats en furie. Ahurissant. Les séquences de paix ne sont pas plus calmes. Au contraire par un montage heurté dont les Soviétiques ont toujours eu le secret depuis les années 20, le cinéaste pénètre les coeurs, les âmes des mondains dans un déluge de fondus enchainés, de visions anamorphiques et de jeux délirants sur les sons diégétiques et extra diégétiques. Cannes Classics nous aura d’ailleurs permis de voir Quatre Chemises Blanches du soviétique Cēzars Kalniņš, compositeur et poète qui narre ses problèmes avec la censure au fil d’un film en forme de mise en abime du projet lui-même puisque ce film audacieux fut lui même mis au banc par le parti qui le rendit invisible pendant quarante ans. Une séance inoubliable comme celle du Septième Sceau d’Ingmar Bergman et que l’on ne présente plus sinon pour rappeler la force de ses visions médiévales, de son noir et blanc contrasté, de la présence de la Mort dans une Europe en proie au Mal et qui s’enchainent au fil d’une partie d’échecs existentielle. Un mot enfin sur Le voleur de bicyclette, film phare du néo réalisme italien, film révolutionnaire de par son traitement humaniste et crédible, de par le traitement de son sujet et la hardiesse à représenter les invisibles de l’Italie au sortir de la guerre, et qui s’avère toujours aussi bouleversant.

 

 

REDECOUVERTES ET RARETES

 

 

On aura longtemps attendu de pouvoir enfin découvrir Cinq et la peau, second long métrage de l’attaché de presse de légende et critique et historien du cinéma Pierre Rissent. Errance fascinante et existentielle d’un écrivain dans la mégalopole philippine de Manille, en forme d’oeuvre moderne et semblable à une installation lyrique. Redécouverte aussi de La religieuse de Rivette, adaptation brillante, à nue de Diderot qui eu bien des difficultés avec la censure et dont on mesure aujourd’hui la pertinence d’un regard acéré, très sensible aux avant gardes des années 60. Sidération devant Les diamants de la nuit du tchécoslovaque Jan Nemec, réalisé en 1964, d’après Arnost Lustig sur les errances également de deux juifs fuyant alors qu’ils étaient emmenés dans un camps de concentration. Film qui permet une fois de plus de mesurer de la vitalité argumentative et graphique du cinéma tchécoslovaque dans les années 60. C’est toujours une joie de pouvoir découvrir les films du mexicain Emilio Fernandez, star et roi du mélodrame dans son pays, où brillent toujours comme ici dans Enamorada (1946), autour d’une histoire d’amour pendant la Révolution mexicaine, son sens inné de la dramaturgie, son lystisme échevelé et sa direction d’acteurs passionnée au centre duquel rayonne sa muse Maria Felix. Découverte aussi émue de L’île des amours (1982) du célèbre cinéaste portugais Paulo Rocha sur le destin et l'oeuvre de Moraes, immense écrivain portugais qui, né à Lisbonne en 1854 mourut au Japon en 1929, qui après avoir passé toute sa vie en Extreme-Orient, Hésitan tout du long entre ces deux cultures, partagé en son âme entre l'Orient et l'Occident. Tout aussi poétique et inspiré, Jao et le couteau, film néerlando-brésilien de Georges Sluizer est conçu fondé sur un poème brésilien, histoire d’ un vaquero agé se mariant avec une jeune fille de 19 ans. Ne parvenant pas à lui faire des enfants, il voyage en Amazonie afin de devenir riche et de lui offrir une meilleure vie.

 

 

DOCUMENTAIRES

 

 

Section documentaires sur le cinéma, Cannes Classics nous aura encore gâtés avec des oeuvres sur celles de Orson Welles (Les mille yeux d’Orson Welles du formidable Mark Cousins, immense historien du cinéma), la pionnière Alice-Guy Blaché (Soyez naturels, l’histoire inédite d’Alice-Guy Blaché de Pamela B. Green), longtemps considérée comme la première cinéaste de fictions avant Méliès et l’égérie des années 70 Jane Fonda (Jane Fonda in Five Acts de Susan Lacy). Mais retenons une fois de plus le nom de Bergman, l’auteur du Septième Sceau justement, qui à l’occasion de son centenaire très prochainement, aura été la cible amoureuse de deux films exceptionnels, de par leur érudition, leurs qualités formelles et l’invention de leur approche à la fois de l’oeuvre et de l’homme: Bergman, A Year in Life de la suédoise Jane Magnusson et A la recherche d’Ingmar Bergman, sublime déclaration d’amour émaillée d’entretiens, de l’allemande Margarethe Von Trotta, grande cinéaste si elle en est mais aussi fameuse comédienne de Fassbinder.

 

 

 

La vivification renouvelée du festival se sera bel et bien faite ressentir dans cette programmation éclectique, exigeante.

 

 

Frédéric Mercier

 

 

 

 

 

 

 

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