CANNES CLASSICS 2017 : ANNIVERSARY

Publié le 01/06/2017

À côté de la Compétition, Cannes Classics est devenu en quinze ans la cour de récréation du Festival de Cannes, sa parenthèse enchantée, son extension idéale comme le prouvent des séances de plus en plus courues et toujours complètes, souvent présentées par des auteurs, acteurs, réalisateurs, producteurs de légende. On peut aussi appréhender cet événement, devenu indissociable du Festival de Cannes comme un prologue de rêve au Festival Lumière dont son créateur Thierry Frémaux est aussi l’initiateur.

 

 

Si la Compétition 2017 a été marquée par son éclectisme ; si 2017 a été l’année de la transition cinématographique symbolisée par l’irruption de productions Netflix et des deux premiers épisodes de la saison 3 de Twin Peaks de David Lynch, la sélection Cannes Classics a été le miroir patrimonial de cette diversité avec vingt-quatre séances, cinq documentaires et un court métrage fabuleux de jeunesse de Jacques Rozier (Paparazzi, 1962) projetés dans des formats 2 ou 4K voulus par les ayants droits ou en 35mm dans le cas du film fou de Jean Vigo, L’Atalante, qu’on ne présente plus et qui demeure encore un idéal de cinéma vitaliste et libertaire.

 

 

Comme le cinéma contemporain de la Compétition, les films de Cannes Classics proviennent de tous les territoires, des cinématographies les plus éloignées : Hongrie, Liban, Serbie, Royaume-Uni, Italie, États-Unis, Israël, Mauritanie, Niger, Pologne, Suisse, Japon, Espagne, Pays-Bas, Canada, Belgique et Australie.

 

 

Petit tour d’horizon d’une revisite au long cours de l’histoire du cinéma, celle qui précède, accompagne et guide celle qui est en train de se construire à quelques mètres de là, dans d’autres salles obscures du Palais du Festival.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ANNIVERSAIRE D’OR

 

 

70 ans obligent : le Festival se revisite, se questionne sur lui-même ; il s’observe à la lumière des projecteurs, remettant en lumière ses propres choix en donnant à voir des œuvres qui avaient marqué sa légende.

 

 

EN ATTENDANT CLOUZOT

 

 

À commencer par la projection du Salaire de la Peur de Clouzot, Grand Prix 1952, et qui précède et annonce une vaste rétrospective consacrée à son auteur à partir de septembre prochain, laquelle sera accompagnée d’une exposition à la Cinémathèque Française et de nombreuses publications.

 

Qu’écrire qui n’a pas encore été dit à propos du Salaire de la Peur, film d’inspiration hitchcockienne et qui éblouit d’ailleurs le Maître. Film d’aventures et d’inaction, de chevauchées en camions et de langueur tropicale, d’engluement mental et physique avec Yves Montand et Charles Vanel (lesquels semblent liés par une amitié virile très décomplexée). Film monstre qui allait inspirer à William Friedkin, Sorcerer, un remake maudit en 1977.

 

Le film de Clouzot, inspiré d’un roman de Georges Arnaud, lui-même accusé d’un triple meurtre et chercheur d’or en Amérique latine, fait suite au tournage avorté d’un documentaire sur le Brésil que le cinéaste voulait tourner pour et avec son épouse Véra, laquelle illumine les premiers plans du Salaire de la Peur.

 

Parmi les multiples prouesses de ce film hors normes, citons peut-être celle d’avoir réussi à tourner l’ensemble en Camargue mais en donnant l’impression d’un enfermement dans des terres lointaines et nauséeuses, grâce notamment à un travail remarquable sur les clairs obscurs. Film à suspense et métaphysique, il a encore, une fois de plus, ébloui et cloué sur place les spectateurs cannois, à commencer par les jeunes cinéphiles qui le découvraient pour la première fois.

 

FILMS SYMBOLES

 

 

Autre redécouverte de taille, la fameuse Bataille du Rail de René Clément, œuvre symbole, qui fut et demeure encore le film à la gloire de la Résistance comme en témoignent les deux prix reçus en 1946 : Grand Prix International de la mise en scène et Prix du Jury International.

 

 

Autre immense classique qu’on ne présente plus : Blow-up de Michelangelo Antonioni, lauréat en 1966 du Grand Prix International et demeure toujours le film symbole du Swinging London, le grand film théorique sur la photographie et une source d’inspiration constante de la modernité cinématographique. Années après années, Cannes Classics fait redécouvrir dans de sublimes restaurations l’œuvre intégrale du réalisateur de Profession : Reporter.

 

 

Citons également l’objet absolu du scandale : L’Empire des sens d’Oshima qui, comme on a pu encore s’en rendre compte, demeure toujours aussi mystérieux (si ce n’est plus), provocant. Mais cette séance cannoise fit aussi jaillir ses fulgurantes beautés, sa poésie étrange, aussi sensuelle que cruelle.

 

 

QUELQUES PALMES

 

 

Revisiter la légende de Cannes, c’est montrer que rarement le festival s’est trompé, que ses Palmes demeurent des classiques, c’est à dire des œuvres qu’aucune imagerie, époque, ne pourra jamais entacher ou rider.

 

 

À ce titre, aucune révision ne pourrait abîmer All That Jazz, Palme d’or 1980 de Bob Fosse dont c’est l’avant-dernier film. All that Jazz est une autobiographie dansée, filmée, une œuvre testament introspective et néanmoins endiablée sur les tourments d’un chorégraphe qui revisite en musique sa carrière, ses amours, son existence tout en rendant hommage à la magie de Broadway. Scandé par une myriade de numéros extraordinaires, le film s’achève par une séquence d’anthologie où Joe Gideon (Roy Scheider) salue les siens, le monde, le show avant de mourir en dansant comme un saltimbanque. Bob Fosse mêle le mauvais goût et le raffinement, le kitsch, l’ostentatoire à la plus intime et perçante des délicatesses.

 

Yol, enfin présenté cette année en version longue, demeure une Palme d’or un peu particulière. Le film fut interdit en Turquie pendant quinze ans. À l’origine, le fut écrit, pensé au fond d'une cellule de prison par le cinéaste kurde qui retranscrivit ses souhaits à son acolyte Serfi Goren. Par la suite, le cinéaste s’évada pour aller monter son film en Europe, où il mourut deux ans plus tard. Outre ces circonstances extraordinaires, Yol demeure un film puissant ou le portrait de cinq détenus turcs qui obtiennent une permission de quelques jours pour rejoindre leurs familles et redécouvrent un pays dévasté et archaïque.

 

Palme d’Or 1983, La Bataille de Narayama de Shôhei Imamura raconte la vie d’un petit village niché au cœur de la montagne et dont une vieille femme veut se faire conduire au sommet pour y mourir et ainsi laisser sa place à un bébé sur le point de naitre. Comme à son habitude, Imamura met en scène avec des images brutes son lien animiste aux éléments, illustre les différents cycles de la vie  au milieu d’une nature saisissante. Le film, l’un des plus illustres de cet auteur qui recevra de nouveau une Palme en 1997 pour L’Anguille, s’achève par une séquence aussi glaçante qu’inoubliable.

 

 

ANDRZEJ WAJDA

 

 

Le festival a souhaité rendre hommage au réalisateur polonais Andrzej Wajda, mort en octobre 2016 avec la projection de son chef d’œuvre palmé en 1981, L’Homme de fer.

 

 

Redécouvrir l’histoire de cet homme de télévision infiltré parmi les mouvements ouvriers au cours des grèves ayant eu lieu sur les chantiers navals de Gdansk en 1980, a redonné une furieuse envie de mieux voir l’œuvre complète, aujourd’hui très mal connue, du réalisateur de l’immense Cendres et diamant, œuvre dont on ne mesure pas l’importance.

 

 

Wajda a travaillé depuis la moitié des années 50 à la reconstitution du cinéma de son pays, rompant avec les productions académiques, libérant sa cinématographie de ses carcans comme les réalisateurs de la Nouvelle Vague l’ont fait en France. Il y a toujours eu chez Wajda, comme le prouve le fulgurant Homme de fer, une liberté de ton, une impertinence, une fièvre libertaire mais toujours animées d’une rare lucidité.

 

 

C’est cette alliance hybride de lucidité et d’anti conformisme (parfois débridé, délirant), d’onirisme et de sécheresse qui fait encore et toujours le prix du travail de l’auteur du génial Tout est à vendre, brulot anarchiste dont on espère bientôt une projection.

 

 

FILMS D’AILLEURS

 

 

Si certains films ont eu droit à une exposition extraordinaire grâce aux prix dont ils ont été honorés, d’autres demeurent plus méconnus quand le festival de Cannes a toujours mis un point d’honneur à faire découvrir les filmographies de pays plus rares.

 

 

Soleil O (Oh, Sun) de Med Hondo est un film mauritanien réalisé en 1970 et qui fut présenté à la Semaine de la Critique, vivier de tous les talents naissants. Ce film implacable fut longtemps interdit dans certains pays d’Afrique. Le réalisateur (qui prêta plus tard sa voix à Eddy Murphy) ne fait pas dans la demie mesure, s’attaquant bille en tête aux conditions d’intégration des travailleurs africains en France et dénonçant surtout au passage les compromissions de la bourgeoisie africaine avec certains réseaux. Le film n’a rien perdu de son actualité mais éclaire d’autant mieux certains problèmes contemporains qu’il met le doigt sur les origines mêmes des injustices, en attaquant les structures politiques et tissant des liens historiques captivants avec la traite négrière.

 

 

Babatu, les trois conseils (en Compétition en 1976) ne fait partie des titres les plus légendaires de Jean Rouch. S’il s’agit de son seul film historique (l’ethno cinéaste retrace l’épopée guerrière du chef zarma Babatu qui conquit le pays gurunsi et prospéra grâce au commerce d’esclaves), on y retrouve plus que jamais tout ce qui fait le sel de son travail unique en son genre : mélange d’improvisations, d’images guidées par les impondérables du tournage en direct, de poésies et de méditations. Assurément, une des grandes redécouvertes de Cannes Classics.

 

 

FEMMES LIBRES

 

 

Impossible de tout énumérer mais comment ne pas parler de la projection de Madame de... de Max Ophüls, l’année de son centenaire, peut-être le plus beau film de son auteur et en tout cas firmament de sa collaboration avec le réalisateur d’origine allemande.

 

 

Darrieux joua pour Ophüls les femmes libres, ou contraintes et aspirant à l’être, les épouses délaissées sensuellement par leur époux, les femmes sensuelles, fières et sures de leur sexualité. Darrieux chez Ophuls incarne bien avant les années 60 les femmes qui osent affirmer leurs désirs sans honte. A ce titre, Madame de… est peut-être l’un des portraits de femme les plus justes et tragiques de toute l’histoire.

 

 

Comme l’est, dans une certaine mesure et d’une toute autre façon, la Séverine du Belle de jour de Luis Buñuel (1967), immortalisée par Catherine Deneuve. On ne dit pas assez combien ce film si fameux est inspiré d’un roman de Joseph Kessel, lequel fut tout au long de sa vie un scénariste émérite, un vrai artisan du cinéma à qui on doit de très beaux films comme Au grand Balcon d’Henri Decoin (1949) ou La nuit des généraux de son ami Anatole Litvak (1967).

 

 

Avec Darrieux chez Ophuls, Deneuve (qui joua souvent la fille de Darrieux à l’écran) campe également dans Belle de jour une épouse frustrée. Mais la différence entre les deux cinéastes est de taille. Ce qui compte chez Ophuls, peintre des âmes féminines (il a réalisé quand même Lettre d’une inconnue), c’est le romanesque, le détour, la courbe baroque que choisissent de prendre ses personnages féminins pour trouver leur liberté. Qu’importe si le destin est tragique, rien ne compte sinon l’ivresse. Aucun romantisme chez Buñuel, dont le trait, au contraire, est droit, fléché, tendu pour mieux blasphémer, pourfendre et montrer les visages changeants, les masques de la bourgeoisie.

 

 

DOCUMENTAIRES

 

 

Citons parmi les cinq documentaires, le passionnant essai sur Jean Douchet (Jean Douchet, l’enfant agité de Fabien Hagège, Guillaume Namur, Vincent Haasser) où trois jeunes aspirants cinéphiles suivent le vieux critique et retrace avec lui tout un pan de l’histoire de la cinéphilie. Comme dans tout bon documentaire, ce qui compte, c’est d’abord le sujet, le personnage, le guide. Et aucune fiction au monde n’aurait pu inventer un personnage aussi contradictoire et attachant, brillant et perçant que ce critique des Cahiers du cinéma qui fut l’ami de Godard et surtout d’Eustache.

 

 

Cary Grant - de l’autre côté du miroir de Mark Kidel révèle la face sombre, inexplorée, inquiétante du plus charismatique des acteurs de l’Âge d’or hollywoodien, celui dont la filmographie monstre et quasi parfaite dissimulait de véritables démons qu’il tenta de guérir par une cure de LSD.

 

 

Filmworker de Tony Zierra s’attache aux liens complexes, souvent extraordinaires, de Leon Vitali avec Stanley Kubrick dont il devint après Barry Lyndon le fidèle bras droit, travaillant dans l’ombre du maître.

 

 

LIGNES DE TEMPS

 

 

Mais peut être le film le plus mystérieux et intemporel de cette fabuleuse édition Cannes Classics, demeure Le songe de la lumière du célèbre et trop rare Victor Erice (L’esprit de la ruche ; 1973), œuvre picturale baignée de soleil, hommage vibrant du cinéaste espagnole au peintre Antonio Lopez dont le travail préparatoire faisait cette année à Cannes écho aux principes esthétiques et aux dispositifs architecturaux énoncés par le personnage campé par Mathieu Amalric dans Les Fantômes d’Ismaël, le film d’ouverture d’Arnaud Desplechin.

 

 

Trois artistes à quelques décennies d’écart traçaient ainsi les lignes et les structures d’un art vivant et organique, cet art à qui Cannes Classics offre chaque année le plus élégant (mais aussi sympathique) des écrins.

 

 

Frédéric Mercier

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