CANNES 2018 : RÉINVENTION DU MONDE ET DU FESTIVAL

Publié le 03/06/2018

Une fois de plus, Cannes aura brillé et montré l’exemple. On disait d’avance ce festival un peu moribond, peu excitant, sans véritables stars de l’auteurisme festivalière internationale. C’est oublier que c’est à Cannes que ces cinéastes se sont jadis distingués, qu’ils ont brillé les premiers, bénéficiant de l’aura médiatique absolu, sans commune mesure avec aucun autre évènement international culturel. C’est oublier que c’est à Cannes que l’on a découvert et pu observer la nuisance ou l’éclosion artistique des plus illustres réalisateur(trices)s du monde. Si bien qu’une année où ils sont absents est une année de réinvention, de revitalisation, une année de ravitaillement d’un vivier pour le futur du Festival, une année somme toute qui sera vivifiante à l’ensemble de la planète cinéma. Rien d’étonnant à ce que cette année, le Festival se soit donc en partie ressourcé lui même en repensant certains de ses protocoles, à commencer par le distingo ancestral entre séances officielles et séances réservées à la presse, laquelle pouvait voir les films de la Compétition un jour avant les festivaliers et les professionnels. Dorénavant, tout avance de concert. Une façon de parer évidemment aux tweets assassins de certains mais aussi de dessiner une couleur générale avant la réception première en présence de son auteur. Une mesure qui a fait jaser le milieu critique, lequel ne supporte pas que l’on touche à ses privilèges ou déroge à ses habitudes. Quelques jours après le début du Festival, même les plus rétifs reconnaissaient que cette mesure ne changeait strictement rien à leur rapport au festival comme à leurs possibilités de travailler. D’autant que Cannes 2019 aura été la plus agréables des années en termes de confort, le Festival ayant offert pour les séances les plus bondées une salle supplémentaire. Bref, Cannes 2019 aura été un festival plus aisé, plus calme, plus doux que d’habitude.

 

Bien entendu, nous avions des regrets, bien sûr nous ne comprenions pas que Roma d’Alfonso Caron soit aux abonnés absents alors que Thierry Frémaux, délégué général faut-il le rappeler, avait déjà convié le réalisateur de Gravity au Festival Lumière, son autre évènement de prestige, dans sa ville de Lyon, où généralement on sent confusément que quelque chose est en train de se jouer pour la prochaine quinzaine cannoise. Evidemment, on a râlé, discuté Netflix, de sa présence non souhaitée ou pas sur la Croisette, de chronologie de médias, de nouveaux supports de visionnage, de cinéma actuellement: et si les films devaient n’être vus que sur des supports domestiques, que deviendrait le cinéma tel qu’on l’entend, celui du cinématographe des frères Lumière qui à l’origine avait été pensé comme appareil de projection publique. Quoi qu’on en pense, qu’on juge des supports et des usages qu’on en fait, c’est encore à Cannes que cette conversation ontologique au cinéma, à son essence même, aura été posée.

 

 

NOTES SUR QUELQUES ABSENTS DU PALMARES :

 

 

NURI BILGE CEYLAN

 

Malgré les absences donc, notamment Jacques Audiard, puisqu’il faut citer quelques noms, il y en avait suffisamment d’autres assez prestigieux pour appâter le chaland: d’abord le turc Nuri Bilge Ceylan, vainqueur en 2014 d’une Palme d’Or avec Winter Sleep. Son nouveau film, programmé en dernière instance, montré en ultime séance du vendredi soir à un parterre de journalistes fatigués, éreintés d’alcool, n’a pas déçu, c’est le moins qu’on puisse dire. Il s’agit de l’un des meilleurs films d’un des grands artistes contemporains. Autour du récit d’apprentissage d’un apprenti écrivain revenant dans sa région rurale natale, Ceylan invente un cinéma de la parole, laquelle flotte dans les airs, se promène avec son personnage central, épousant les fluctuations les plus intimes, les plus lyriques de ses réflexions. Jamais le réalisateur n’aura été aussi aérien solaire et proche aussi de son maitre Tchékhov à qui il dédiait il y a vingt ans son deuxième long métrage. Pour la première fois, on sent que Ceylan libère sa maitrise, lui apporte un peu de hasard et de fluctuations pour atteindre à une forme de sagesse. Aussi curieux que cela puisse paraitre le film n’a reçu aucun prix alors que Ceylan n’était jamais reparti bredouille de la Croisette depuis 2003.

 

 

ASGHAR FARHADI

 

Autre cinéaste habitué des marches, l’iranien Asghar Farhadi, auteur à succès (amplement mérités) et serti d’Oscars et de Césars d’Une séparation et il y a deux ans du Client, film extraordinaire d’inventions scéniques, formelles. Serti encore de stars internationales, à commencer par le couple vedette Penelope Cruz/ Javier Bardem, cette histoire ibérique de retour au pays et d’héritage a passablement déçu. Comme si le cinéma si bien fignolé, si subtilement agencé, si carré en termes d’écriture, de Farhadi - ce cinéma si tatillon dans ses observations de la société iranienne - ne réussissait jamais de par son dispositif littéraire, où sourd l’inquiétude à ne jamais pouvoir totalement embraser et comprendre toutes les composantes d’une situation dramatique, à enregistrer d’autres Nations. Déjà Fahadi avait en partie raté sa greffe française dans Le passé. Ici, son Espagne provinciale parait trop caricaturale et son scénario moins retors , moins trépidant, qu’à son habitude.

 

 

JIA ZHANG KE

 

Autre absent du Palmarès présidé par l’ébouriffante Cate Blanchett: le chinois Jia Zhang Ke qui a pourtant offert une oeuvre remarquable avec Les éternels sur un couple de gangsters abîmé par les transformations de la Chine à l’heure du capitalisme. D’une invention constante, d’une vélocité quasi permanente, Zhang Ke fait de la moindre scène, intime ou de groupe, un évènement, un spectacle sans que jamais la maitrise se fasse ressentir. Le cinéma, au départ, si conceptuel, si enfermé dans ses dispositifs du réalisateur de Plateformes, s’est libéré lui aussi de ses contraintes. Les éternels est une réussite politique mais d’abord cinématographique. La caméra voltige et embrase le couple comme le monde autour d’eux puis se resserre en quelques raccords pour montrer tout de leur solitude et de leur déconnection avec un monde qui leur est devenu étranger.

 

 

RYUSUKE HAMAGUCHI

 

Enfin, on peut regretter également que le jury présidé par Cate Blanchett n’ait donné aucune distinction à Asako 1 et 2 du japonais Ryusuke Hamaguchi, remarquable mélodrame amoureux, d’une délicatesse rare sur les amours d’une jeune femme qui rencontre des années après leur séparation, le sosie de son ancien amant. Dans la tumulte de films violents, âpres, sur l’état d’un monde en perdition, Asako 1 et 2 faisait exception grâce à sa douceur. Un exemple, ses jumps cuts. Jamais le raccord dans l’axe, effet de montage d’une extrême brutalité, et qui sert généralement à montrer justement la coupe et l’ellipse, n’avait été effectué avec une telle sérénité, si bien que nous ne les remarquons même pas. L’air de rien, ce jeune cinéaste est en train d’inventer un lyrisme inédit, une manière différente de faire affleurer l’intériorité.

 

 

UN BON PALMARES

 

 

KORE EDA

 

Côté Palmarès, le jury a tenu tout d’abord a récompenser un de ses compatriotes nippons, Hirokazu Kore Eda, autre habitué des palaces de la côte d’Azur, qui signe avec Une affaire de familles, peut être son film le plus accompli. Depuis plus de vingt ans, Kore Eda a construit une oeuvre fort cohérente sur l’évolution sociale de la famille nippone. Comme il l’avait déjà fait avec Tel père tel fils il y a quelques années, déjà récompensé d’un Prix de la mise en scène, Une affaire de famille ausculte la différence affective entre liens du sang et liens avec ceux que l’on choisit. Très inspiré par la comédie italienne, notamment celle d’Ettore Scola, le film alterne les registres comiques, naturalistes et mélodramatiques. Kore Eda donne à voir sans embages la misère tokyoite, ne l’édulcore jamais et bâtit son récit de façon savante en permettant au spectateur lui-même de comprendre sans avoir besoin d’explications la nature des liens entre des adultes et des enfants maltraités. Jamais son cinéma n’avait atteint un tel pic émotionnel sans jamais donner l’illusion de forcer les scènes en tablant sur une certaine joliesse qu’on a lui parfois reprochée. Au contraire, Une affaire de famille est aussi âpre que possible. C’est l’humanité de ses personnages qui étoffe son propos sans que jamais le cinéaste ne fasse de ses petits héros du quotidien des personnages sympathiques ou caricaturaux. Véritable oeuvre de maitre, Une affaire de famille est une grande Palme d’Or qui, on l’espère, sera couronnée de succès dans un pays où le réalisateur, très virulent à l’égard du pouvoir en place, est actuellement dans le collimateur du pouvoir.

 

GODARD

Prix étrange, la Palme d’Or spéciale est revenue à Jean-Luc Godard dont on ignore à ce jour si son Livre d’images sortira un jour en France. Ovni habituel de son auteur, émaillé d’intuitions formelles géniales ou de provocations politiques en diable, s’achevant par un feu d’artifices sonores où l’on croit entendre la mort dans un dernier souffle du maître hélvétique,  le film a fait l’objet d’une conférence de presse hallucinante, moment d’histoire inoubliable, moment d’Histoire tout court, comme la légende du festival en est souvent émaillée: absent sur la Croisette, Godard a fait défiler les journalistes internationaux qui venaient lui parler dans leur smartphone. Moment magique de réinvention du protocole cannois, à l’image d’un film espiègle porté par son montage hallucinant et la voix d’outre tombe de Godard lui-même.

 

SPIKE LEE

 

Le Grand Prix est revenu à un autre vétéran: Spike Lee pour son très amusant    BlacKkklansman, J’ai infiltré le Ku Klux Klan, histoire vraie d’un flic afro américain, ayant réussi à s’immiscer dans la fameuse organisation suprémaciste blanche et Whasp. Porté par l’équipe scénaristique et de producteurs de l’épatant Get Out, Spike Lee s’amuse à jouer avec l’imagerie de la blackxpoitation des années 70 et à montrer la suprême bêtise raciste: c’est la grande idée du film. Le racisme est une connerie au sens où elle n’est supportée par aucune pensée réelle comme le racisme était une folie de l’esprit dans Get Out. Avec ce film, drôle et enlevé, judicieux d’un point de vue politique, on sent qu’actuellement aux Etats Unis, sous l’impulsion aussi de la redécouverte des écrits de James Baldwyn, est en train de s’opérer une forme d’anthropologie et de généalogie de la pensée raciste. Le film de Spike Lee ridiculise cette généalogie avec beaucoup d’espièglerie et signe la renaissance d’un cinéaste que l’on avait pas vu aussi inspiré depuis très longtemps.

 

NADINE LABAKI

 

Le Prix du Jury est revenu à Capharnaüm de la libanaise Nadine Labaki, film qui a le plus divisé journalistes et professionnels. Certains ont crié au chef-d’oeuvre face à ce drame poignant narrant les périples de deux très jeunes enfants dans les quartiers les plus populaires de Beyrouth, tandis que d’autres trouvaient les ficelles énormes et complaisantes. Pour trancher, disons surtout que le film contient un gros quart d’heure absolument extraordinaire quand Labaki plonge ses deux petits héros (l’un des deux enfants n’a pas deux ans) dans les rues, enregistre leurs errements dans l’immensité de la ville, dans la saturation d’une cité monstre, au milieu de la foule et de l’agitation frénétique d’un immense chaos urbain. Scènes absolument fabuleuses, moments réels de magie, pris sur le vif, qui rappellent de par l’audace et la poésie du réel qui s’en dégage rien moins que Chaplin.

 

JAFAR PANAHI ET ALICE ROHRWACHER

 

L’iranien Jafar Panahi avece Trois Visages et l’italienne Alice Rohrwacher pour Heureux comme Lazzaro se partagent le prix du scénario pour films surprenants de par la radicalité et les contraintes de leur parti pris qui ont pour objectif de trouver la distance adéquate pour faire voir et entendre un discours politique radical. Sur les traces de son maitre Kiarostami, Panahi raconte les déboires d’un tournage de film dans un village retiré d’Iran. Fidèle à sa méthode, fort d’une écriture savante mais ouverte aux aléas, aux impondérables du tournage, le réalisateur de Taxi Téhéran surprend à chaque scène, transforme chaque situation en interrogations philosophiques mi amusées mi inquiètes, en donnant au spectateur à regarder ce monde comme un grand spectacle de théâtre existentiel à ciel ouvert.

 

Après Les merveilles, Alice Rohrwacher continue de creuser son sillon d’un réalisme magique très subtil autour de l’histoire réelle d’une communauté agricole vivant jusqu’aux années 80 en servage médiéval au service d’une noble propriétaire terrienne qui les maintenait à l’écart de la civilisation. Porté par une magnifique photo granuleuse et souple en 16mm, Heureux comme Lazzaro est sans aucun doute le film le plus original et courageux de toute la Compétition. Malgré ses partis pris théatraux, ses écarts sur les terres de la contine, le film ne lésine jamais avec le réel: avec l’existence oubliée de ceux qu’il filme, avec le retour à l’âpreté du monde dans sa deuxième partie. La cinéaste réussit à lier fantasmagorie aux prémisses du néo-réalisme autour d’une figure sainte qui n’est pas sans rappeler quelques personnages dostoïewskiens.

 

MARCELLO FONTE ET SAMAL YESLYAMOVA

 

Son compatriote Marcello Fonte, dont l’existence semble avoir être tirée d’un récit de Rohrwacher s’est vu quant à lui attribuer le prix d’interprétation masculine pour sa géniale composition, drôle et émouvante, parfois grimaçante, à la lisière de la commedia del’arte, dans le très noir et jubilatoire Dogman de Matteo Garrone, polar violent et cruel, au ton très acéré sur la relation toxique entre un espiègle toiletteur pour chiens et une brute épaisse toxicomane. Comme il l’avait déjà prouvé dans le mal aimé mais récompensé Reality, Garrone s’éprouve dans la continuité d’un certain mauvais esprit de la comédie à l’italienne: satire sans fards des travers de toute la société, caricatures sans apaisements moraux d’un monde à disséquer au scalpel.

 

C’est la puissante Samal Yeslyamova qui repart au Kazakhstan avec le Prix d’interprétation féminine pour sa prestation physique, intense dans Ayka de Sergey Dvortsevoy, errance pendant quatre jours à Moscou d’une jeune femme en souffrances physiques et morales, ravagée par la faim et des saignements qui vient d’accoucher et d’abandonner son enfant. Un film rugueux, très éprouvant, un des chocs de ce festival, riche en révélations de jeunes talents  émergents, un festival où le délégué général aura osé quelques prises de risques très déconcertantes, très clivantes de par les partis pris romantiques de ses auteurs.

 

ROMANTISME

 

Que l’on songe d’abord au génial Leto de Serel Serebrennikov, cinéaste russe astreint à résidence, dans l’impossibilité de pouvoir venir, et qui a éclairé nos consciences avec maestria sur la vitalité du rock sociétique à l’aune des 80: un film qui n’est pas sans évoquer Fellini dans sa forme en longs blocs à mi chemin entre la rêverie nostalgique et la reconstitution tatillonne et qui a enthousiasmé les festivaliers. Que l’on songe aussi au tout aussi romantique et pourtant réaliste Plaire, aimer et courir vite, meilleur film à ce jour de Christophe Honoré d’une rigueur et d’une douceur absolue pour raconter de l’intérieur les années Sida sans aucune complaisance, grâce à une écriture rigoureuse et une interprétation remarquable de chacun de ses comédiens. Que l’on pense aussi à Un Couteau dans le coeur de Yann Gonzales, relecture queer du giallo avec Vanessa Paradis. Que l’on songe enfin au sublime Cold War du polonais Pawel Pawlikowski où le cinéaste d’Ida osait l’alliage d’existentialisme et de romantisme absolu au sens premier du terme: quête intime d’un rapport honnête et absolu au monde et à l’amour dans une Europe divisée par la guerre froide. Ce romantisme qui réussit à être mortifère et vitaliste à la fois, ce romantisme maitre mot, et mot clé d’un Cannes 2019, vécu et ressenti comme le coup d’envoi d’un souffle réinventé, d’un renouveau de l’évènement, d’un désir d’affranchissement des standards comme des formes et qui dessine les contours d’un nouveau cinéma mondial.

 

Frédéric Mercier

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