CANNES 2017 AU QUOTIDIEN - 3e partie

Publié le 28/05/2017

JOUR 8 :

 

On se souvient que c’est à Cannes qu’on avait rencontré Sofia Coppola réalisatrice, alors qu’elle présentait son premier essai, The Virgin Suicides, à la Quinzaine des réalisateurs. On avait à cette occasion pu constater que le talent est, parfois, héréditaire. C’est en Sélection officielle qu’elle revient avec un étrange projet un remake de The Beguiled de Don Siegel. Colin Farrell remplace donc Clint Eastwood dans le rôle d’un soldat nordiste blessé en pleine Guerre de sécession recueilli dans une institution pour jeunes filles, dirigée par une Nicole Kidman décidemment omniprésente cette année. Un jeu de séduction va se mettre en place, avant de tourner au jeu de massacre. Oui, ne vous attendez pas à une surprise par rapport à l’original, dont ce remake diffère très peu. Splendidement formel, il se voudrait plus féministe dans son point de vue ; problème, il l’était déjà largement dans le Siegel. Qui était en définitive nettement plus violent et dérangeant. Une occasion manquée, dommage vraiment.

 

Par mesure de prudence, on se met à faire la queue assez tôt afin de ne pas manquer l’événement du jour : la Masterclass d'Alfonso Cuaron. Et on fait bien, les fans sont venus nombreux, dont une impressionnante délégation mexicaine. La rencontre est animée comme chaque année par Michel Ciment, qui une fois de plus a remarquablement préparé son intervention, sélectionnant les extraits à commenter avec soin. Ce qui permet à Cuaron de revenir en détails sur sa carrière et ses options de mise en scène. Un entretien qui sera gentiment perturbé par son compatriote Guillermo del Toro, qui rappelle non sans malice que c’est lui qui l’a poussé à accepter la réalisation du troisième opus de Harry Potter. Une rencontre riche en anecdote, qui nous donne envie de revoir l’intégralité de sa filmographie – oui, même Great Excpectations.

 

On l’a écrit, cette année Cannes Classics est essentiellement dédié aux films récompensés durant la longue histoire du Festival. Il était donc logique qu’y figure le premier Grand Prix. Ce qui nous permet de découvrir La Bataille du rail sur grand écran… et c’est une jolie claque : on l’a longtemps vu comme un « simple » hommage au rôle des cheminots dans la Résistance, et indubitablement ça l’est… mais c’est également un film étonnamment spectaculaire, de ceux dont on ne peut s’empêcher de dire « Mais comment ont-ils fait ? ». Une preuve supplémentaire que l’œuvre de René Clément est vraiment à redécouvrir.

 

JOUR 9 :

 

Présenté en toute fin de la Semaine de la critique, Brigsby Bear est de ces films dont l’argument ne peux qu’intriguer, mais qui déçoivent au final. Qu’on en juge : James a passé son enfance à regarder à la télévision les aventures de Brigsby Bear. Mais il s’avère que ceux qu’il prenait pour ses parents sont en réalité des ravisseurs qui ont tourné la série à son unique usage ; lorsqu’il retrouve le monde réel, il doit se rendre à l’évidence : sa série fétiche n’existe pas, et n’a pas de fin. Une belle idée, qui hélas ne va guère plus loin.  

 

The Merciless de Byun Sung-hyun, seconde séance spéciale venue de Corée cette année, rappelle par ses ambitions et sa complexité les grandes heures du polar made in Hong Kong, mais ne se hisse que trop rarement au niveau de ses modèles.

 

Mais on regrette au final d’avoir fait la fine bouche vu ce qui nous attend, à savoir L'Amant double, le nouveau François Ozon. Le cinéaste louchait régulièrement du côté de Fassbinder et quelques autres modèles, cette fois il se prend pour un mélange de Polanski et Cronenberg. Et le résultat est tout simplement une catastrophe : narré au marteau-piqueur, appuyant tous ses effets au marqueur, L’Amant double n’est qu’une accumulation de clichés empilés par un cinéaste qui semble découvrir le thriller psychologique. Ozon semble avoir peu d’affinités avec le cinéma de genre, il ne devrait pas insister.

 

JOUR 10 :

 

À Cannes, les journées se suivent et ne se ressemblent pas.

 

On démarre avec Good Time de Ben et Joshua Safdie ; on attend les petits prodiges du cinéma indépendant – le vrai – qui s’attaquent pour la première fois au cinéma de genre. Dès la première séquence, nos éventuels doutes sont balayés : une scène d’interrogatoire en plan resserré qui installent d’entrée de jeu une tension palpable, qui ne se démentira pas durant tout le film. Qu’apportent-ils à un genre ultra balisé ? Justement, un film aussi libre que maîtrisé, qui surprend sans cesse le spectateur qui jamais ne devine où on ne l’emmène. L’un des atouts majeurs du film est Robert Pattinson : Edward Cullen est bien loin, et le jeune comédien, au fil de choix exigeants, confirme qu’il est l’un des meilleurs de sa génération, et qu’il faudra désormais compter avec lui.

 

On ne va pas se mentir :  la séance de l’édition 2017 qu’on attendait avec le plus d’impatience est la présentation des deux premiers épisodes de la troisième saison de Twin Peaks. Quel événement ciné a-t-il plus d’importance cette année que le retour de David Lynch derrière la caméra ? Et qu’importe qu’il s’agisse d’un projet télé, à ce niveau-là les frontières n’ont plus de valeur. Lynch n’a-t-il pas affirmé qu’il s’agissait d’un film de 18 heures ? C’est tout de même avec une certaine appréhension qu’on pénètre dans la salle : les suites tardives sont rarement une bonne idée, nos souvenirs des deux premières saisons, découverts sur la 5, en VHS, Laserdisc, DVD ou Blu-ray vont-ils être piétinés ? Deux heures plus tard, on ne se pose plus de questions : David Lynch et Mark Frost semblent avoir réussi l’impossible en nous replongeant immédiatement dans un univers familier – les « retrouvailles » avec Dale Cooper, 25 ans plus tard comme promis -, tout en proposant une ouverture aux proportions insoupçonnées : outre que de nouveaux personnages sont introduits, le décor même de la série est éclaté, notamment lors des scènes à New York : sérieusement, a-t-on déjà filmé Manhattan comme ça ? Pouvait-on encore transcender le mythique skyline ? David Lynch prouve que oui. Et montre aussi qu’il n’a rien perdu de sa maîtrise : depuis quand n’a-t-on pas vu une scène aussi angoissante et terrifiante que celle de la cage vide ? On pourrait passer des heures à faire la liste de tous les détails incroyables, et on n’a qu’un regret : ne pas pouvoir découvrir la suite dans la foulée. David Lynch est de retour, et il est grand.

 

Après un tel choc, on ne peut retourner dans une salle. Alors passons la soirée sur la plage… dans tous les sens du terme : sur la plage du Majestic est projeté la version restaurée de Week-end à Zuydcoote de Henri Verneuil. Il ne s’agit pas forcément du film le plus connu de l’auteur de Mélodie en sous-sol, mais il est l’un des plus remarquables, tant cette évocation de la déroute de l’armée français sur les côtes du Nord au début de la Seconde Guerre mondiale n’a guère d’équivalent. La nouvelle copie est splendide, et on espère sa diffusion rapide… en attendant de découvrir comment Christopher Nolan dans son Dunkerque à venir.

 

JOUR 11 :

 

Notre train est en début d’après-midi, on a encore le temps de découvrir deux films.

 

C’est dans un auditorium Lumière à moitié vide – on sent que le Festival touche à sa fin – qu’on visionne donc D'après une histoire vraie, le nouveau Roman Polanski d’après Delphine le Vigan. On ne va pas se cacher que la filmographie du réalisateur de Chinatown ces dernières années nous a souvent déçus ces dernières années, Le Pianiste restant une brillante exception. Ce n’est hélas pas celui-là qui va faire mentir cette tendance : la distance avec laquelle Polanski abordait naguère le cinéma de genre s’est depuis longtemps muée en parodie, jamais il ne croit à son sujet, et accumule effets grotesques et scènes embarrassantes. On préfère oublier rapidement.

 

On termine heureusement avec You were never really here de Lynne Ramsay ; si la réalisatrice de We need to talk about Kevin n’atteint pas tout à fait le même niveau que son précédent opus, elle nous livre néanmoins un très beau morceau de cinéma à travers l’odyssée d’un vétéran reconverti dans la recherche d’enfants kidnappés. Violent, âpre, porté par un Joaquin Phoenix une fois de plus exceptionnel, You were never really here rappelle quelques-unes des plus belles heures du cinéma américain des années 70.

 

C’était au final une belle édition du 70e anniversaire, on se retrouve l’année prochaine !

 

Franck Suzanne

 

1ère partie

2e partie

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