CANNES 2017 AU QUOTIDIEN - 2e partie

Publié le 24/05/2017

JOUR 4 :

Robin Campillo nous avait séduits avec Les Revenants, on est donc curieux de voir son récit des années Act Up. Et on n'est pas déçus. Alternant récits d'AG façon Laurent Cantet et scènes de transes sensorielles à la manière de Bertrand Bonnello, 120 battements par minute ne tombe jamais dans les travers du biopic mais évoque avec une grande justesse une période dure ; Campillo fait le choix de ne pas reconstituer des images encore dans toutes les mémoires telles que l’encapotage de l’obélisque de la Concorde et préfère nous troubler à travers des plans étonnants tels que la Seine rouge sang. Le film trouve son climax dans une longue scène de veillée, véritables montagnes russes émotionnelles, qui persistent bien après la fin du générique. Le public quitte la salle, comme hébété. Avec peut-être l’impression d’avoir vu la Palme d’or.

La projection est d’ailleurs tellement troublante qu’on se trompe de salle en sortant, et ce n’est qu’au début du générique qu’on se rend compte qu’on va voir Jupiter's Moon. Le précédent film de Kornél Mundruczó, White God, ne nous avait pas entièrement convaincu, en dépit de sa très belle scène d’ouverture. Et là encore, l’introduction nous met une gifle avec un plan séquence d’anthologie qu’on croirait tout droit sorti de Les Fils de l’homme ; cette odyssée d’un réfugié au cœur de la Hongrie, mort et ressuscité, enchaîne les morceaux de bravoure et nous cloue à notre fauteuil. Une scène en particulier nous arrache cette question, hélas trop rare de nos jours : « Mais comment ont-ils fait ? » En dépit d’une symbolique christique un peu épaisse et d’une tendance à la répétition, on est nettement plus convaincus par ce nouvel opus. Et on se dit qu’après la Palme d’or, on vient sans doute de voir le Grand Prix de la mise en scène.

« Allo, une invitation pour la projection d'Impitoyable présentée par Clint Eastwood, ça t'intéresse ?

- Euh, laisse-moi réfléchir... OUI ??? »

Oui, il y a des propositions qu'on ne peut pas refuser, et c'est une salle Debussy comble qui se prépare à accueillir le maître en entonnant spontanément le thème de Le Bon, la brute et le truand. Après avoir fait un triomphe au cinéaste vétéran, on se replonge avec bonheur dans l’une de ses œuvres les plus accomplies. Film-somme, probable adieu au western mais sans une once de nostalgie, Impitoyable reste ce qu’il était lors de sa sortie voici 25 ans : un classique immédiat. Classique salué dès le générique par une salle comblée… d’autant que Clint Eastwood, qui devait s’éclipser au début de la projection, est finalement resté revoir le film. Ce qui lui permet de recevoir une longue standing ovation plus que méritée. Sans doute l’un des grands moments d’émotion du festival.

La journée a été tellement dense que c’est un peu blasé qu’on la termine devant Wind River de Taylor Sheridan, présenté à Un certain regard ; le second film du scénariste de Sicario est un thriller de bonne facture, mais qui en dépit de belles idées ne se distingue pas du reste de la production.

JOUR 5 :

Passons rapidement sur Avant que nous disparaissions de Kiyoshi Kurosawa, tant le cinéaste japonais peine à nous convaincre depuis quelques films. C’est d’autant plus dommage que celui-là s’ouvre sur une scène éblouissante.

On retrouve Clint Eastwood en salle Buñuel pour une masterclass exceptionnelle ; la connivence entre le cinéaste et le journaliste chargé d’animer la rencontre est évidente, trop sans doute, tant les questions ne sortent jamais du cadre convenu. C’est dommage, on aurait aimé qu’il entre plus en détails dans son œuvre. Mais cette séance reste néanmoins un moment agréable.

JOUR 6 :

En sortant de Happy End, on n’éprouve guère de doutes : les fans de Michael Haneke n’hésiteront pas à parler de « film somme », résumant toute la thématique et les obsessions de l’auteur de Funny Games. Nous présenterons les choses autrement : on a eu l’impression d’un bout à bout de scènes coupées de ses précédents films. Qu’il s’agisse des plans de webcams semblant sortis de ses premiers essais, des plans séquences fixes façon Caché ou d’un vrai/faux épilogue à Amour, tout ici évoque le déjà vu. Annoncé comme une œuvre sur les migrants, Happy End manque son sujet et tourne à vide.

L’œuvre de Jean Vigo est maudite : un cliché, mais force est de constater que la poignée de films qu’il nous a laissés n’ont pas eu la vie facile : négatifs détériorés, montages tronqués… C’est donc bien à une forme de résurrection qu’on assiste aujourd’hui à Cannes Classics : L'Atalante, chef d’œuvre de poésie flirtant avec le surréalisme et sommet d’inventivité formelle a connu une restauration numérique… transférée sur pellicule 35 mm, uniquement pour la projection de ce jour. Un événement que peu de cinéphiles ont voulu rater. Il n’est pas évident de revoir un jour ce chef d’œuvre dans de telles conditions.

Qui veut voyager loin ménage sa monture… On ne se risque pas à découvrir The Villainess à la Séance de minuit, et on opte prudemment pour une projection en Salle du 60e. Il aurait pourtant été difficile de s’endormir devant le film de Jeong Byeong-gil tant il nous scotche dès l’ouverture, un long plan-séquence à la manière d’un FPS, étourdissante démonstration de virtuosité qui ne sera égalée que par la scène du bus à la fin. Entre les deux ? Un remake de Nikita, pas particulièrement original donc, mais plutôt agréable.

JOUR 7 :

On avait été séduits par les premiers films de Yórgos Lánthimos, en particulier le troublant Canine. Son passage à l’international avec The Lobster nous avait laissé plus circonspects, et c’est sur cette même impression que nous sortons de La mise à mort du cerf sacré. Un couple de médecins – Colin Farrell et Nicole Kidman – voit ses enfants frappés par une malédiction, qui pourrait prendre son origine dans une négligence passée du père : seul un sacrifice pourra rompre le sort. Lánthimos s’attaque donc une fois de plus à la farce moralisante, dans une froideur et une perfection formelle qu’il voudrait kubrickienne, mais qui ne provoque guère que l’ennui.

Qu’importe, on se replie vers Cannes Classics, où est projeté une version restaurée de Madame de... de Max Ophüls. L’occasion de se souvenir que c’est l’un de ses plus beaux films, mais aussi de retrouver Danielle Darrieux sur grand écran. L’actrice, qui vient de fêter ses 100 ans, y trouve l’un de ses plus beaux rôles. « Je ne vous aime pas, je ne vous aime pas, je ne vous aime pas… » Nous, si. Joyeux anniversaire, madame.

Et puisque nous sommes en salle Buñuel, pourquoi ne pas rester voir… un film de Luis Buñuel ? D’autant que la séance est présentée par Diego Buñuel – petit-fils de – et Jean-Claude Carrière, scénariste historique du cinéaste. Belle de jour fête cette année son cinquantenaire, et c’est l’occasion de vérifier que le film n’a rien perdu de son charme vénéneux.

 

Franck Suzanne

 

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