CANNES 2017 AU QUOTIDIEN - 1ère partie

Publié le 20/05/2017

JOUR 1 :

 

On est installés, les valises sont posées, on a récupéré l'accréditation. Trop tard pour voir le Desplechin, tant pis, il sort en salles en même temps, on le rattrapera plus tard. On se prépare à attaquer le Festival le lendemain ? Que nenni ! On a le temps d'assister à la projection de presse du soir... il y a sans doute des manières plus festives de démarrer cette semaine que de s'attaquer au nouveau Andrey Zvyagintsev, mais bien nous en a pris. Loveless est une gifle, on pouvait s'attendre à un niveau élevé, mais quand même ; les premières minutes, très tarkovskiennes, désarçonnent. Que signifient ces longs plans fixes de nature enneigée, vide de toute vie ? La réponse sera évidente en fin de projection. Entre temps, on aura « subi » une impitoyable radiographie de la société contemporaine russe. Et le constat est rude. On n'oubliera pas de sitôt certains plans, tels celui de l'enfant en pleurs caché dans la salle de bain. Et que dire de celle de la morgue. On en sort sonné. Nul doute que Loveless se retrouvera au palmarès. Cannes 2017 commence bien.

 

JOUR 2 :

 

Nouveauté de cette année : la projection de presse du matin est désormais dédoublée à Debussy, ce qui permet de désengorger l'auditorium Lumière. Initiative louable, qui nous permet de bien débuter la journée.

 

D'autant qu'elle s'ouvre avec un film plus qu'attendu : Wonderstruck, le nouveau Todd Haynes. Pas de surprises, on est en terrain connu dès les premières images. Reconstitution maniaque à la Loin du Paradis, narration fragmentée nostalgique façon Velvet Goldmine, on est en terrain connu. Avec toutefois une affirmation de la volonté du cinéaste d'être un conteur ; c'était déjà perceptible avant, c'est ici flagrant, il nous offre sa version du conte de fées. Il ne convaincra pas les réticents à son style, mais qu'importe, il livre un grand film.

 

Un petit tour du côté du Hors-compétition ? Le stakhanoviste Takashi Miike nous offre rien moins que son 100e film... pas mal pour un réalisateur de 56 ans qui assure un rythme moyen de deux ou trois films par an. Blade of the Immortal était très attendu : adapté du manga de Hiroaki Samura, il marque le retour de Miike au chambara pur et dur à travers l'histoire d'un sabreur victime d'une malédiction et contraint à l'immortalité. Le ton est donné dès le prologue en noir et blanc avec un carnage à un contre cent, rappelant l'âge d'or du genre. Sans nostalgie aucune, avec une grande fidélité à la tradition, Miike nous régale d'une splendide odyssée sanglante.

 

Direction la Quinzaine des réalisateurs pour assister à la remise du Carrosse d'or à Werner Herzog : l'occasion de voir le plus maverick des cinéastes se prêter au jeu de la masterclass, mais aussi de redécouvrir Bad Lieutenant – Escale à la Nouvelle Orléans. Mal accueilli lors de sa sortie, ce vrai/faux remake/suite du film d'Abel Ferrara est en réalité l'un des films les plus audacieux de la période récente de Herzog : à la façon d'une ville en proie aux éléments et où toutes les règles de civilisation semblent oubliées, Bad Lieutenant s'affranchit de tous les codes du polar pour devenir un film libre, fou, sans limites, et où le sur-jeu de Nicolas Cage trouve un écrin idéal. Une œuvre à redécouvrir.

 

Et tant qu'à faire, restons dans la folie : on termine la journée par Cannes Classics, qui cette année ne présentera que des restaurations de films s'étant illustrés durant les éditions passées du festival – 70e anniversaire oblige. Par charité, nous passerons sur le court-métrage de Robin Wright présenté en première partie, un hommage au Film Noir qui ne semble avoir retenu du genre que le noir & blanc et les imperméables. Passons, nous sommes venus revoir Que le spectacle commence ! Que reste-t-il à écrire sur cette sublime autobiographie de Bob Fosse, hymne à l'art comme moteur de vie, chronique excessive de l'excès comme religion ? On songe que Bob Fosse ne nous a laissé que trop peu de films, celui-ci est sans doute le plus beau.

 

JOUR 3 :

 

C'est une première projection sous tension qui s'annonce : les deux productions Netflix en Sélection officielle, dont Okja, présenté ce matin, ne sortiront pas en salles dans nos contrées, d'où la colère des distributeurs. Ceux-là même qui accueillent le logo du service de VOD par des huées. Huées qui se prolongent sur les premiers plans. Volonté de perturber la projection ? Que nenni : Si certains ont pu penser que Bong Joon-ho ne savait plus cadrer, il s'avère qu'un problème de cache masque le tiers supérieur de l'écran. La projection est donc interrompue le temps de régler le souci, fait rarissime à Cannes. 10 mn plus tard, le film reprend. Alors, qu'en est-il ? Passé un premier quart d'heure aux allures de Miyazaki live, le film jongle avec les genres, une recette qui avait fait merveille dans Memories of Murder ou The Host, mais ici la mécanique semble un peu grippée. Entre des acteurs américains en roue libre, une nette tendance à la caricature – le concept de fable ne justifie pas tout – et un climax qu'on qualifiera gentiment de maladroit, Okja a du mal à convaincre. On retiendra tout de même le splendide travail sur la créature.

 

On se console de cette petite déception à Cannes Classics pour la très attendue restauration de Le Salaire de la peur de Henri-Georges Clouzot, en prélude aux très attendues célébrations du centenaire du cinéaste. Et on n'est pas déçus, TF1 a fait très fort : l'odyssée des camionneurs retrouve toute la force de sa jeunesse, les contrastes sont éblouissants, on reste estomaqués. D'autant qu'il s'agit de la version intégrale – même la version sortie chez Criterion n'était pas aussi complète – reprenant entre autres la scène où Charles Vanel monnaye son aide contre une gorgée d'eau lors de la scène de la mare de pétrole. On en ressort éblouis.

 

Et puisqu'on est bien à Cannes Classics, on y reste : hélas, le nombre de documentaires présentés cette année a été réduit de moitié. C'est regrettable, mais tant pis, celui présenté aujourd'hui est exceptionnel : Filmworker de Tony Zierra relaté l'étonnant destin de Leon Vitali – souvenez-vous, le Lord Bullingdon adulte de Barry Lyndon. Ou comment un acteur de télévision choisi par Stanley Kubrick va totalement mettre de côté sa carrière potentielle pour devenir l'assistant privilégié du maître. Sur ses trois derniers films bien entendu, mais au-delà aussi, car il continue à veiller sur les restaurations et la préservation de l'œuvre. Bourré de documents rares, le documentaire montre comment un homme peut tourner le dos à son destin et dédier toute son existence à un autre. Bouleversant et fascinant.

 

Franck Suzanne

 

2e partie

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