CANNES 2016 : LE BILAN

Publié le 24/05/2016

UN CRU D’EXCEPTION

 

Nous avons tant l’habitude de râler qu’il faut s’enchanter quand c’est encore possible. À Cannes, cette année, nous avons eu l’occasion de nous extasier. Pourtant, nous étions comme toujours prêts à dégainer, à nous emporter, à pester contre ceux qui n’avaient pas sélectionné les films dont nous rêvions… Passons. Cannes 2016 a été un cru exceptionnel, historique. Nous l’avons su et surtout compris dès la projection hors compétition du film d’ouverture : Café society de Woody Allen. A partir d’une histoire d’amour et de désillusion vieille comme le Hollywood des années 30 dépeint ici avec un soin tatillon, Allen invente sur les visages de Jesse Eisenberg et Kristen Stewart un des plus beaux fondus enchainés de l’histoire et nous prouve ainsi que le cinéma peut accomplir, réaliser ce que la vie nous refuse systématiquement. Sortant fort heureusement d’une période de doute et de cynisme (incarnées par Magic in moonlight et L’homme irrationnel), le cinéaste octogénaire réalise sans aucun doute son meilleur film depuis au moins Match Point en 2005.

 

Qu’importent les esprits chagrins qui ont pesté contre le Palmarès et le jury présidé par George Miller. Il y avait tant de bons films qu’on ne pouvait qu’être déçus de ne pas voir le réel en accord total avec les films de nos rêves. Qu’importe d’avoir oublié Elle, le film français de Paul Verhoeven (avec Isabelle Huppert), polar et étude de caractère à la fois tendu comme le meilleur Chabrol et dôté d’un humour cruel irrésistible. Qu’importe d’avoir oublié Toni Erdmann, le film allemand de la cinéaste Maren Ade qui a réussi l’exploit impensable d’euphoriser et d’attendrir - grâce à une histoire de reconquête d’amour filial - pendant 2H40 une salle remplie de critiques de cinéma avinés et en colère, à force de nuits blanches et de mauvais Champagne.  Oublions que Loving, le plus beau film de la Compétition, le plus beau de son réalisateur (Jeff Nichols), n’ait rien reçu. En contant l’histoire d’amour de Mildred et Richard Loving dans les années 50 de la ségrégation et dont le cas fit jurisprudence devant la Cour Suprême et permit aux couples mixtes de pouvoir se marier, Nichols cherche à réinventer cette histoire édifiante comme si c’était la première fois que le cinéma s’en emparait. Si bien qu’il ne montre pas le procès, montre peu les effusions entre les deux amoureux. L’amour n’a pas besoin d’être montré, il est une force politique, évidente, en mouvement, capable de réaliser des miracles. Loin d’être un cinéaste académique, Nichols passe son temps à effectuer des choix drastiques et minimalistes à la fois pour trouver les moyens de s’emparer de ce couple sans jamais rentrer dans leurs chambres à coucher, sans ne jamais être indiscret, sans jamais faire de sensationnalisme à partir de leur cas. Rarement film à sujet, à thèse, a été filmé avec une telle délicatesse. Qu’importe enfin que Pedro Almodovar reparte une fois de plus bredouille. Il y a dans Julieta quelques joyaux de mise en scène, digne des plus grands, à commencer par une fabuleuse ellipse temporelle, filmée dans une salle de bain. Comme dans The Neon demon, le film d’horreur sophistiqué sur le monde de la mode de Nicolas Winding Refn, l’auteur de Drive.

 

UN PALMARÈS JUDICIEUX MAIS DISCUTABLE

 

Politique ou pas, félicitons le jury d’avoir récompensé d’une Palme d’or Moi, Daniel Blake, peut-être le meilleur film de Ken Loach. En tout cas, une Palme d’or plus méritée que celle qu’il avait reçue en 2006 pour Le vent se lève. Fidèle à sa manière, le cinéaste anglais traite avec une épure de moyens convaincante de sujets tabous, peu montrés au cinéma : à commencer par la faim, la malnutrition mais aussi la façon dont l’Etat assassine littéralement les hommes qui, passés un certain âge, ne sont plus en mesure d’être réinsérés par certaines sociétés. Peu de réalisateurs osent attaquer bille en tête le système avec autant de clarté, d’évidences dans le choix des cadres et une direction remarquable des comédiens. Superbe Prix du jury remis à American Honey, le premier film américain de la réalisatrice britannique Andrea Arnold. Ayant sillonné elle-même des milliers de kilomètres dans le middle west, Arnold réinvente La route dans un contexte contemporain. À l’image de l’héroïne de Fish tank, Star est une jeune femme un peu paumée qui se cherche et cherche en même temps à échapper à un contexte familial anxiogène. Elle s’improvise commis voyageuse parmi une troupe de jeunes rednecks. Créatrice d’un cinéma impressionniste, au plus près des sensations de son héroïne qu’elle ne quitte pas d’une semelle, Arnold raconte cette histoire comme si elle défilait au présent sous nos yeux. Arnold invente une image organique, riche en sensations, en décalages. À travers les yeux ingénus de Star, l’Amérique s’offre comme un immense mystère. Autre Prix mérité, celui de la mise en scène pour Baccalauréat du palmé roumain Christian Mungiu (4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007). En suivant la manière dont en trois jours un père de famille cherche par tous les moyens à faire obtenir le bac à sa fille pour lui faire quitter le pays, Mungiu brode un portrait détonnant de son pays. Les parents de la jeune fille sont revenus en Roumanie au lendemain de la chute du communisme. Ils rêvaient de reconstruire leur pays et n’y sont pas parvenus. Aujourd’hui ils regrettent leurs choix. Seule opportunité pour eux : permettre à leurs enfants de ne pas faire la même erreur en restant au pays. Mungiu construit son film comme un polar haletant et très romanesque, avec de nombreux personnages secondaires : un vieux mafieux malade, une grand mère tyrannique, un petit ami ambigu, un directeur d’école veule, un ami flic désabusé.

 

Les prix d’interprétation ne nous ont pas laissé en reste : à commencer par celui remis à la grande comédienne philippine, Jaclyn Jose pour son rôle de mère courage dans Ma Rosa, meilleur film à ce jour – et de loin – du réalisateur Brillante Mendoza qui avait été déjà récompensé du Prix de la mise en scène pour l’asphyxiant Kinatay en 2009. Ma Rosa est à la fois dealeuse et commerçante dans un bouiboui de Manille, ville monstre dont Mendoza sait à chaque plan saisir l’extraordinaire densité et frénésie. Mais surtout dans Ma Rosa, il montre quelque chose de jamais avec un telle clarté : la façon dont les plus démunis sont condamnés à se partager une même somme d’argent à force d’échanges et de petites transactions minables.  Le Prix d’interprétation masculine est décerné à Shahab Hosseini pour sa participation très nuancée, fine de mari outragé dans Le client, le nouvel Asghar Fahardi, réalisateur iranien habitué de la Croisette et auteur de films désormais célèbres comme Une séparation, À propos d’Elly. Le client est un vrai « Fahradi movie » au meilleur sens du terme : une étude de mœurs acérée traitée à partir d’un événement aveugle dont nous ne saurons pas grand chose et qu’un personnage – en l’occurrence ce mari outragé-  tente de démêler avec ses propres contradictions morales qui incarnent évidemment celles de la classe moyenne iranienne. Une réussite, notamment en termes d’écriture. Non, à bien y regarder, une fois de plus, George Miller a rué dans les brancards, créé la surprise et la stupéfaction. Bref, ses choix nous paraissent judicieux. Comment envisager que les futures années soient à la hauteur d’une telle compétition ?  On n’ose en rêver. Et pourtant, comme l’a montré Woody : le cinéma est capable d’accomplir n’importe quel miracle.  

 

Frédéric Mercier

 

 

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