CANNES 2016 AU QUOTIDIEN - 3e partie

Publié le 22/05/2016

MERCREDI

 

C’est non sans une certaine fébrilité qu’on fait la queue pour découvrir Goksung, le nouveau film de Na Hong-jin, dont nous avions déjà beaucoup aimé The Murderer et The Chaser. Mais là, il franchit une nouvelle étape. Voire deux ou trois. Le plan fixe d’ouverture nous fait déjà sentir que nous avons affaire à du cinéma hors-norme. La suite ne fera que le confirmer. Démarrant comme une banale enquête policière dans la Corée rurale, Goksung glisse lentement vers un fantastique insidieux, et enferme le spectateur dans un labyrinthe sans qu’il s’en rende compte. Na Hong-jin nous offre quelques-unes des plus belles séquences de cinéma vues cette année, dont un double exorcisme qui nous laisse pantois, et une confrontation finale dont le trouble persiste bien après que les lumières se soient rallumées. Une seule certitude : ce matin, nous avons vu un très grand film.

Heureux hasard, le jour où nous découvrons cette perturbante confrontation au mal sous forme d’exorcisme est également celui où William Friedkin vient donner sa leçon de cinéma à Cannes Classics. Est-il besoin de préciser que la Salle Buñuel est pleine à craquer ? Durant près de deux heures, William Friedkin répond aux questions de Michel Ciment, revient en détail sur sa carrière et analyse certaines des séquences les plus emblématiques de son œuvre. Toujours aussi charmeur, Friedkin capture son public et le ravit de ses nombreuses anecdotes toujours savoureuses.

La soirée est belle, alors comment mieux terminer qu’en se rendant sur la plage pour voir Sorcerer pour, au moins, la quinzième fois ?

 

JEUDI

 

Journée calme, si on peut dire. On passe par Un certain regard pour découvrir le nouveau Hirokazu Kore-eda, Après la tempête ; les nombreux fans du cinéaste ne seront sans doute pas déçus, tant Kore-eda brode toujours sur la même petite musique. On avoue ne guère y être sensible.

Il faut croire que nous n’avons pas eu notre dose de William Friedkin hier, parce qu’on en reprend une dose. Et c’est du brutal. Cannes Classics nous offre la version restaurée 4K de Police Fédérale Los Angeles, rien de moins que l’un des deux plus grands polars des années 80. Et qui n’a pas pris une ride : entre sa poursuite hallucinée et son dernier quart d’heure qui frise la folie furieuse, il s’agit bien de l’un des plus grands Friedkin, ce qui n’est pas peu dire. Le public ne s’y trompe pas, et fait un triomphe debout à un Willem Dafoe visiblement ému… filmé par Abel Ferrara venu en simple spectateur. On rentre des étoiles dans les yeux, sans trop penser au fait que des films qu’on a découverts au collège sont désormais présentés à Cannes Classics. Le temps passe.

 

VENDREDI

 

On renonce à The Last Face, le nouveau Sean Penn, pour être certain de rentrer à la projection de The Neon Demon. Sur Twitter, la presse n’est pas tendre, et c’est un euphémisme. Tant pis, on le rattrapera plus tard. L’heure est à la découverte du nouveau Nicolas Winding Refn. Le réalisateur de Drive et Pusher poursuit ses recherches, et franchit une nouvelle étape. Après un Only God Forgives déjà très ascétique, The Neon Demon se rapproche encore de l’abstraction. Un trip qui évoque le Bret Easton Ellis période Glamorama. Refn va laisser beaucoup de ses fans sur le bord de la route. Mais il propose du Cinéma. Ce n’est pas le cas de tout le monde.

Thierre Frémaux nous informe que pour la première fois depuis plus de quarante ans, Pierre Rissient n’a pas pu se rendre à Cannes. Il est pourtant présent à Cannes Classics grâce à Gentleman Rissient, un documentaire signé Benoît Jacquot, Pascal Mérigeau et Guy Seligmann. Le film souffre de soucis techniques : prises de vue en contre-jour, extraits de qualité douteuse… mais l’essentiel n’est pas là. Plus passeur que jamais, Rissient nous offre un voyage dans sa cinéphilie. Et même si on n’a jamais entendu parler de la moitié des films cités, on ne peut qu’être fasciné par son appétit de découverte et de partage. On sort de la Salle Buñuel en voulant tout voir, n’est-ce pas là le plus important ?

Après l’escapade française du Passé, Asghar Farhadi revient en Iran avec Forushande. Un couple de professeurs est contraint de déménager dans la précipitation suite aux risques d’effondrement de leur immeuble. Mais la situation de leur logement provisoire va mettre à mal leur relation. Tissant sa narration autour de répétition d’une adaptation de Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller, Farhadi poursuit avec virtuosité son analyse de la mécanique du couple. L’interprétation est comme d’habitude bluffante.

 

SAMEDI



La valise est bouclée, mais on a quand même le temps de la déposer à la consigne avec gravir une dernière fois les marches pour découvrir ce que donne l’escale française de Paul Verhoeven. Une partie de presse l’a déjà vu en projection, et pas mal de festivaliers sont déjà repartis, l’Auditorium Lumière n’est pas aussi rempli que d’habitude. Ça sent un peu la fin. Mais pas pour le Hollandais Violent, qui s’adapte parfaitement à nos climats. Adaptation d’un roman de Philippe Djian, Elle n’a rien d’un film de fin de carrière de cinéaste international en manque de financement. Au contraire. Verhoeven se glisse dans les habits de Claude Chabrol et trace le portrait d’une bourgeoise victime d’un viol qui reprend son destin en main. Un écrin idéal pour le talent d’Isabelle Huppert. Et un nouveau départ pour Verhoeven ? En tous cas, l’un des meilleurs thrillers de l’année.

À l’année prochaine la Croisette !

 

Franck Suzanne

 

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1ère partie

 

2e partie

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