CANNES 2016 AU QUOTIDIEN - 2e partie

Publié le 18/05/2016

DIMANCHE



Dîner hier soir avec David Perrault, réalisateur de Nos héros sont morts ce soir : « Ne manque pas Grave s’il reste des projections, ça va te plaire ». On le prend au mot, direction la Quinzaine à 08.30 pour la premier long-métrage de Julia Ducourneau. Qu’il en soit remercié, on prend l‘une des plus belles gifles du festival. L’histoire de cette jeune fille végétarienne qu’un bizutage va obliger à ingérer de la viande, révélant sa vraie nature, ne ressemble à rien de ce qui se fait en France. On pense évidemment au Cronenberg des débuts, à Trouble Everyday de Claire Denis, mais ce mélange de chronique intimiste, de gore extrême et de comédie – eh oui ! – est d’une originalité rafraîchissante. On n’a sans doute pas fini d’en entendre parler.

Cinéma de genre toujours à Un certain regard avec The Transfiguration de Michael O'Shea, qui renouvelle le thème du vampire par une approche intimiste, quasi documentaire, qui évoque par moments Martin de George A. Romero ; et un jeune vampire qui déclare préférer le Nosferatu de Murnau à la série Twilight, c’est toujours bon à prendre.

Direction la salle du 60e pour voir le film qui fait ronronner la Croisette depuis hier, Toni Erdmann de Maren Ade. Apparemment, de nombreux critiques ne s’attendaient pas à voir une comédie en compétition – il faut dire que le genre est rarement sélectionné. Est-ce que l’effet de surprise a joué ? Toujours est-il que notre accueil est un peu plus froid : certes, la relation père/fille est touchante, plusieurs scènes fonctionnent vraiment bien, comme la réception déshabillée, mais l’ensemble est bien trop long, et le buzz retombe. Nos collègues nous regardent avec incompréhension. Qu’importe, il est temps de commencer à faire la queue devant la salle Debussy pour ne pas manquer Paterson, le nouveau Jim Jarmusch.

Une semaine dans la vie de Paterson (Adam Driver), chauffeur de bus à Paterson. Petit déjeuner, tournée, pause déjeuner durant laquelle il écrit de la poésie, promenade du chien, visite au pub du coin. Répétitif ? Oui et non. Pas plus que la vie, en tous cas. On a de plus en plus l’impression que Jarmusch nous invite dans son intimité, son monde idéal, où il nous fait partager ses derniers coups de cœur musicaux. On est chez lui, et on s’y sent bien. On voudrait vivre dans un film de Jim Jarmusch. Comment ne pas aimer un film où se dit « J’aime ton odeur quand tu rentres tard le soir. Cette odeur de bière » ?

 

LUNDI



On se lève avec impatience : aujourd’hui est projetée la dernière œuvre de l’un de nos chouchous, le petit prodige Jeff Nichols. On s’attend forcément à un grand film. Mais pas à ce point. Loving est l’histoire d’un couple. Il est blanc, elle est noire. Un détail ? Pas dans la Virginie de la fin des années 50. Ils s’aiment, et se rendent à Washington DC pour se marier. Dès leur retour, l’enfer commence. La lutte qu’ils vont entamer pour faire respecter un droit élémentaire aurait pu donner lieu à un film dossier, démonstratif. Rien de tel ici. Jeff Nichols filme l’évidence de l’amour, la simplicité d’une vie jusqu’à l’épure. Construire une maison, construire un pays. Même les cartons de fin, un passage obligé risqué, nous laissent sans voix, bouleversés. Jeff Nichols est sans conteste ce qui est arrivé de mieux au cinéma américain depuis 10 ans. Ce matin, on a vu notre Palme d’or.

Retour vers le passé avec le très attendu Voyage à travers le cinéma français de Bertrand Tavernier, présenté par le maître en personne. Une plongée au fil de souvenirs, qui démarre par de très émouvantes images de son père. Une histoire toute personnelle, qui place aux même niveau grands noms et réalisateurs oubliés à redécouvrir. Le film comprend également des documents étonnants, mention spéciale à Jean-Paul Belmondo en fureur passant un savon à Jean-Pierre Melville durant le tournage de L’Aîné des Ferchaux. Les trois heures passent toutes seules, on en reprendrait bien le double en sortant.

Cannes Classics toujours avec une résurrection attendue : unique réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages est un western atypique à plus d’un titre. C’était aussi une œuvre quasi impossible à voir dans des conditions décentes. Miracle d’une restauration exemplaire, il est de nouveau offert à notre regard. Et on ne peut que s’émerveiller devant ce film totalement libre, personnel, précieux.

 

MARDI



C’est avec un peu d’appréhension qu’on pénètre dans l’Auditorium Lumière, tant la dernière incursion d’Olivier Assayas dans le pur genre ne nous avait pas laissé un souvenir agréable – cf. DemonLover et son regard sur la technologie qui donnait l’impression que son auteur ne voyait pas bien ce dont il pensait parler. Personal Shopper est donc un vrai/faux film de fantômes, il ne chasse pas sur les terres de La Maison du diable ou Les Autres – encore que ma voisine a laissé des marques sur mon avant-bras tant elle était stressée, mais c’était sans doute son premier film fantastique. Non, l’intérêt du film est ailleurs, dans le regard qu’il pose sur son actrice : Personal Shopper est une déclaration d’amour à Kristen Stewart. Pas beaucoup plus, mais c’est déjà ça.

On retrouve ensuite un autre amoureux des actrices avec Pedro Almodóvar qui fait son retour à Cannes avec Julieta. La Palme d’or lui a toujours échappé jusqu’à présent, qu’en sera-t-il cette année ? Il serait dommage qu’il reparte bredouille tant ce retour au mélo qui a fait ses heures de gloire est réussi : porté par une narration audacieuse et des actrices comme toujours parfaites, Julieta bouleverse de la première à la dernière image. Et cette fin à la fois frustrante, ouverte et évidente, risque de nous hanter un bon moment.

On file pourtant dès les dernières images du générique vers la salle Debussy, pour une ambiance radicalement différente : présenté Hors compétition, The Nice Guys est du pur Shane Black et réjouit tout le public. Dans la droite ligne de son Kiss Kiss Bang Bang, il nous offre un fantasme de coolitude 80’s à coups de chemises hawaïennes et de pornstaches millimétrées. Russell Crowe et Ryan Gosling forment un couple auguste/clown blanc parfait. Un seau de pop-corn bien venu au milieu du festival.

 

On termine la journée en prenant la direction de la Salle Buñuel, tout d’abord pour voir Midnight Returns : The Story of Billy Hayes and Turkey ; c’est un fait, pour 90% d’entre nous, quand on pense « Turquie et cinéma », on songe immédiatement à Midnight Express avant Yılmaz Güney ou Nuri Bilge Ceylan. C’est dommage, mais c’est ainsi : le film d’Alan Parker a définitivement placé la Turquie sur la carte du cinéma… à leurs dépens. C’est cette situation qu’explore le film de Sally Sussman Morina à travers documents d’archives et interviews de Billy Hayes et Oliver Stone, ainsi que de dignitaires turcs. Un doc riche, rondement mené, dont le générique de fin recèle une surprise : saviez-vous que Midnight Express avait été adapté… en ballet ? Après la projection, la réalisatrice et Billy Hayes en personne viennent dire quelques mots.

On enchaîne toujours en Buñuel pour l’un des temps forts de Cannes Classics 2017 : la projection de la version restaurée 4K de La Planète des vampires de Mario Bava, en présence des maîtres d’œuvre de la résurrection, le producteur Fulvio Lucisano et Nicolas Winding Refn, ainsi que du fils du maestro, Lamberto Bava. Autant le dire tout de suite, redécouvrir ce bijou de SF pop bariolé dans des conditions parfaites est un pur bonheur et permet de mieux mesurer l’influence qu’il a eu sur de nombreux autres films, au même titre que Danger : Diabolik ! du même auteur. La séance la plus Mauvais Genre de tout le festival, sans aucun doute.

 

Franck Suzanne

 

1ère partie

 

3e partie

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