CANNES 2016 AU QUOTIDIEN - 1ère partie

Publié le 15/05/2016

JEUDI



Sitôt descendu de la navette, on a tout juste le temps de déposer la valise à la consigne et de récupérer son accréditation avant de gagner le dernier étage du Palais des Festival et la Salle Buñuel. Mal reçu lors de sa sortie, Valmont de Milos Forman a aussi souffert de la comparaison avec Les Liaisons dangereuses, qu’on avait vu quelques mois auparavant. L’occasion rêvée de le réévaluer. Thierry Frémaux accueille le scénariste du film, Jean-Claude Carrière – logique en salle Buñuel. Il revient longuement sur la genèse du projet, les libertés prises avec le texte et le tournage. On est aussi désolés d’apprendre que Milos Forman n’est plus en mesure de se déplacer et de présenter le film lui-même. On est pourtant heureux de redécouvrir Valmont restauré, dans des conditions optimales. Et de constater que la lecture de Forman n’est pas moins cruelle que celle de Frears.


VENDREDI

 

On ne s’attaque pas tout de suite à la Compétition en faisant un détour par la Quinzaine des réalisateurs pour découvrir le nouveau Pablo Larraín. Bien nous en a pris : aux antipode d’un biopic traditionnel, Neruda est un road movie aux frontières du fantastique, jouant constamment sur les notions de réalité et d’identité. On n’apprendra pas grand-chose sur l’auteur, ce n’était pas le but, mais on a vécu un beau moment de cinéma.

Film après film, Alain Guiraudie construit son univers : il avait profondément marqué Cannes avec son Inconnu du lac, qui nous avait séduit par son mélange de chronique gay intimiste et de thriller hitchcockien. Plus difficile d’accès, Rester vertical est bien un film de Guiraudie, on retrouve le même goût des allers-retours des univers clos où évoluent des personnages hauts en couleur, parfois inquiétants, souvent attendrissants. On se fait la réflexion qu’en d’autres temps, une scène comme celle de l’accouchement aurait provoqué le scandale sur la Croisette. Aujourd’hui, elle est à peine remarquée. Signe des temps.

Autre auteur marquant du cinéma moderne français, Bruno Dumont continue à explorer le genre comique, avec cette fois moins de bonheur. Car si P’tit Quinquin et son côté « Les Deschiens refont True Detective » pouvait séduire, on est plus circonspects devant Ma loute : passe encore que la conception du burlesque selon Dumont soit de faire systématiquement tomber un personnage – passé la sixième fois, ça lasse. Mais le plus dérangeant est que l’intégration des « acteurs professionnels » à cette farce est difficile, et tous, Lucchini en tête, n’en peuvent plus de surjouer. Dommage, vraiment, car le film n’est pas sans qualités. On retiendra surtout l’interprétation aussi troublante que mystérieuse de Raph.

Il est temps ensuite d’enfiler son smoking pour la montée des marches, puisqu’en cette fin d’après-midi est projeté à Cannes Classics le documentaire que nous accompagnons : Close Encounters with Vilmos Zsigmond. Un travail d’amour porté depuis plusieurs années par Pierre Filmon, qui a suivi le légendaire chef-opérateur du Nouvel Hollywood avec sa caméra. Un portrait émouvant d’un homme attachant et d’un artiste surdoué, illustré de nombreux témoignages – mention spéciale à Peter Fonda et au dialogue John Travolta/Nancy Allen. Il sera diffusé dimanche soir sur TCM Cinéma avant d’être exploité en salles, ne le manquez pas.

 

SAMEDI



On s’attend à un grand moment ce matin avec le premier film coréen de la Sélection… et quel film ! Rien de moins que le nouveau Park Chan-wook après son escapade américaine : The Handmaiden raconte l’histoire d’une jeune femme entrant au service de l’épouse d’un riche japonais vivant dans une étrange maison, rencontre des traditions nippones et victoriennes. Mais sa présence n’est peut-être pas fortuite… on n’en racontera pas plus, sachez juste que le plaisir de se faire manipuler est grand. Moins provoquant qu’à son habitude, Park livre une œuvre ambitieuse en trois actes, un thriller érotique visuellement époustouflant, qui nous laisse sans voix.

Hélas, on n’en dira pas autant du nouveau Steven Spielberg, qui fait son retour sur le Croisette. Adapté d’un roman de Roald Dahl, Le Bon Gros Géant raconte le destin d’une jeune orpheline enlevée dans un monde peuplé de créatures gigantesques, et recueillie par un personnage étrange, en définitive aussi seul qu’elle. Si le jeu sur les échelles amuse durant certaines séquences comme le petit déjeuner, l’ensemble manque cruellement de magie, un comble pour l’enchanteur Spielberg qui décidément n’est pas à l’aise avec le tout numérique.

Cannes étant aussi une épreuve de fond, on renonce la mort dans l’âme à la Séance de minuit et son ambiance légendaire, et on va sagement découvrir le premier film live de Yeon Sang-ho en projection de presse. Une gifle ! on pensait avoir tout vu en matière de zombies, mais Train to Busan parvient à renouveler le genre avec brio. Situé pour l’essentiel en huis-clos dans un train envahi par une horde de contaminés, le film étonne par sa capacité à nous surprendre constamment, alignant les moments « déjà-vus-1000-fois-mais-jamais-comme-ça », ses personnages bien campés évitant la caricature et ses pics de tension insoutenable. On en redemande !

Andrea Arnold nous avait séduits avec Fish Tank et Les Hauts de Hurlevent ; elle quitte les banlieues grises et la lande pour s’aventurer en Amérique, mais pas n’importe laquelle. American Honey nous montre une jeunesse en déclassement, cherchant aussi bien la survie qu’une forme d’aventure en devenant vendeurs de magazines itinérants. Cette promesse se révèle pourtant bien vite n’être qu’un mirage, dissimulant une nouvelle incarnation du libéralisme économique le plus féroce. Le film est sans doute trop long, mais il est porté par la belle énergie de son jeune cast impressionnant.

 

Franck Suzanne

 

2e partie

 

3e partie

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