CANNES 2015 JOUR APRÈS JOUR : SEMAINE 1

Publié le 18/05/2015

Tale of Tales de Matteo Garrone

 

On ne s’y attendait pas. Des monstres marins et des routards allumés sont apparus sur les écrans de l’Amphithéâtre Lumière à Cannes. Début de festival onirique donc : à commencer par Tale of Tales de Matteo Garrone, inspiré de trois contes de fées italiens de Giambatista Basile que le cinéaste de Gomorra et Reality a choisi de faire s’entremêler. Après donc le film de mafia réaliste et la comédie à l’italienne, Garrone s’essaye à l’heroic fantasy avec un casting international parmi lesquels Toby Jones, Salma Ayek, John C. Reilly et notre Vincent Cassel national. Garrone tente laborieusement le film fantastique anti hollywoodien, remplaçant la 3D par une mise à plat, façon eaux fortes d’antan et autres gravures. Le résultat est plus que mitigé : Tale of Tales ne dispense que de très rares beaux moments, notamment lorsque un roi apprivoise une puce géante et demande aux prétendants de sa fille unique de reconnaître l’odeur de la peau de l’animal. Mais dans l’ensemble, incapable de choisir entre le grotesque, le spectaculaire, la parodie façon commedia dell’arte et la tragédie un peu pompeuse (entendez : métaphysiques), Garrone échoue sur presque tous les tableaux.

 

Mad Max : Fury Road de George Miller

 

L’impatience était palpable jeudi matin à la projection presse de Mad Max Fury Road, le quatrième opus de la saga du routeur fou initiée par George Miller en 1979. Cela faisait trente ans que Miller n’était pas revenu à ses courses poursuites furieuses dans le désert, à son monde post apocalyptique où les hommes devenus des simili zombies s’entretuent dans des carcasses de bagnoles pour s’approprier eau et pétrole. Fort d’un nouveau casting (Tom Hardy, Charlize Theron, Nicholas Hoult), Miller en jette d’emblée plein la vue et met la gomme. Max affronte cette fois-ci un seigneur de la guerre pourvu d’un masque en forme de crocs. Lequel dispense quand bon lui semble un peu d’eau au peuple d’esclaves qui tente de survivre à l’abri de son énorme caverne troglodyte. Mad Max Fury Road ravira les fans de la saga (pour qui le film semble avoir été conçu), et sans aucun doute ceux qui tiennent le deuxième opus pour le plus extraordinaire. Poursuites dans le désert à fond les turbines, carambolages, explosions et cascades dans des tempêtes de sables, le film ne relâche jamais la pédale pendant deux heures. Ici tout n’est qua sables, acier, carcasses et hurlements. Miller fait preuve d’une invention constante pour maintenir l’intérêt de ce fort et déjanté numéro de cirque monté sur pneus.

 

Le Fils de Saul de Lazlo Nemes

 

À cette heure, nous aurons vu un film sublime à Cannes. Et contrairement à la plupart des autres (comme celui de Gus van Sant, lequel se plante royalement avec son affreux tire larmes New Age La Forêt des Songes mais nous y reviendrons) il ne s’agit pas de l’œuvre d’un vieil abonné de la Croisette. Au contraire, Le Fils de Saul est le tout premier long métrage du jeune hongrois Lazlo Nemes, ancien assistant de Béla Tarr. Il s’agit d’une plongée dans l’enfer des chambres à gaz à travers les yeux d’un membre des groupes nommés Sonderkommandos que les SS forçaient à participer au processus de la solution finale. Nemes ne nous épargne rien : chambres à gaz, dépouillement des vêtements, fours crématoires et déversages des restes dans l’eau. Nemes montre que la solution finale consistait d’abord à faire disparaître littéralement les corps. Il ne s’agissait pas seulement d’anéantir un peuple mais d’en effacer toutes traces comme s’il n’avait jamais existé. Saul va donc s’ingénier à trouver un rabbin pour offrir au corps d’un enfant – qu’il dit être celui de son fils – une sépulture. Combat contre l’oubli que le cinéaste organise avec une vitalité et une ingéniosité constante sans jamais être ni complaisant ni exhibitionniste. Au contraire, tout se passe hors champs dans le film : tout juste voit-on des cadavres floutés derrière et à coté du visage de Saul auquel la caméra est accolé. Nemes suit à la trace, caméra au poing, Saul déambuler, exécuter les ordres, se faire réprimander et chercher en chuchotant un homme pieux parmi les siens. Nous sommes arrimés à lui, à son projet. Tout autour de lui, le monde s’agite en furie. Si bien qu’un certain confusion s’installe sur la durée, réduisant le monde à un chaos de flammes et de cris. A ce jour, il s’agit de la seule vraie proposition vraiment stimulante et singulière de cinéma que nous ayons découverte.

 

The Lobster de Yorgos Lanthimos

 

En tout cas plus (c’est dire !) que celle de The Lobster du grec Yorgos Lanthimos (Canine), allégorie à la manière des nouvelles de Kafka sur la normalisation de nos existences. Voyez le pitsch : un jeune homme (Colin Farrell) rentre dans un hôtel où il a 45 jours pour trouver une femme. S’il n’y parvient pas, il sera dès lors transformé en animal. Il deviendra ainsi la proie d’autres célibataires comme lui qui pourront l’abattre pour gagner des jours supplémentaires de survie. Lanthimos avec un humour pince sans rires, à froids, et dans des couleurs délavées, raconte sa tragédie amoureuse sur un monde déshumanisé. On pense parfois à certains films autrichiens dans la manière dont le cinéaste dirige ses comédiens (beau casting féminin: Léa Seydoux, Ariane Labed, Rachel Weisz) comme des pantins mécaniques et tristes. Les dialogues sont également très explicites, d’un prosaïsme confondant. Dans sa deuxième partie, le film bifurque dans la nature quand le héros rencontre un groupe de célibataires résistants, lesquels impose une tyrannie tout aussi cruelle à leur projet politique. Les visages des actrices sont magnifiés en plein air dans des teintes diaphanes. Si le film ne manque ni d’originalité ni d’à propos, le cinéaste cherche sans cesse à plaquer son discours sur sa forme étonnante et les scènes s’apparentent souvent à des installations muséales. Au fur et à mesure, The Lobster devient un peu systématique avant de se diluer complètement dans la dernière demie heure. On sent aussi un certain volontarisme à vouloir absolument sans cesse exhiber toute l’étrangeté de cet univers de tristesse.

 

Frédéric Mercier

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