BILAN DE CANNES 2014 : MONTAGNES RUSSES

Publié le 06/06/2014

Quelques jours. Il aura fallu quelques jours pour s’en remettre. Faire baisser le taux d’alcoolémie, mais aussi les emportements, les passions, les fureurs, les dégoûts, les passions brûlantes. Se laisser quelques heures pour voir quels films restent dans la caboche, quelles images on conserve loin des guerres ponctuelles de chapelle. Au risque de se répéter, une chose parait bien difficile chaque année, sinon impossible pendant le festival : garder son avis bien à soi, ne pas sacrifier ses goûts au détriment des autres, ne pas se laisser influencer par peur de paraître hors course, vieux jeu, pisse froid, ringard et surtout mesurer un tant soi peu avec sincérité ce que l’on pense sans jamais crier plus haut ou plus fort ce que l’on a affectivement ressenti. Ainsi, ne pas se servir uniquement de la diatribe fougueuse, de la plainte pleurnicharde, de la colère furieuse, de l’enthousiasme forcené uniquement pour contenir sa fatigue, retrouver à travers chacune de ses envolées lyriques un peu d’énergie, de punch pour pouvoir continuer à voir toujours plus de films, même quand la boulimie et l’écœurement ont été depuis belle lurette déjà atteints. Ne pas se laisser influencer juste après une séance même quand votre camarade aura passé celle-ci à vous dire combien le film était mauvais. Avouer quelques jours après que cette 67e édition aura été celle des montagnes russes, entre nanars et chefs d’œuvres. Une cuvée somme toute plutôt moyenne mais avec de réels grands et beaux films.

 

Les déceptions :

 

  • Captives d’Atom Egoyan (De beaux lendemains; Exotica). Moins une purge, indigne de la Compétition qu’un mauvais polar des 90’s.
  • The Search de Michel Hazanvicius Le réalisateur des OSS 117 devrait dare dare se remettre à un troisième épisode des aventures de son agent raciste et mangeur de blanquette de veau (tellement contemporain en somme) plutôt que de s’aventurer sur les terres du mélo. Qu’il continue de revivifier la comédie avec bonheur comme il est l’un des seuls à savoir le faire plutôt que de fabriquer du « world cinema» comme on en voit un peu partout.
  • Foxcatcher de Bennett Miller : Une œuvre retorse, complexe à souhait bien que figée, distanciée, glaciale et compassée avec Steve Carell et Chaning Tatum qui rejouent, en version US, l’histoire des relations entre Bernadette Chirac et David Douillet. Ou comment un homme puissant s’amourache d’un grand sportif.
  • Sils Maria d’Olivier Assayas avec Juliette Binoche et Kristen Stewart qui cumule tous les défauts des trois films précédents : anachronique, plombant et prétentieux.

 

Les enthousiasmes :

 

Affirmer haut et faut qu’en terme de Compétition, nous continuons à défendre et à aimer principalement Mr. Turner de Mike Leigh, Deux jours, une nuit des Dardenne, Mommy de Xavier Dolan, Leviathan de Zviaguintsiev et surtout, surtout :

 

  • Winter Sleep, la Palme du turc Ceylan. Un film extraordinaire à tous les niveaux, avec des dialogues parmi les plus cruels et inventifs vus depuis des décennies. Un film moins lent que patient, moins prétentieux que complexe qui se transforme en une légende shakespearienne, mythologique sur un vieux roi nihiliste reclus dans son palais troglodyte, sorte de Socrate pervers croisé avec L’homme sans qualité de Musil.

 

Les grands films des sélections parallèles :

 

Les Sélections dites parallèles étaient riches de films extraordinaires que l’on aurait rêvés de voir concourir pour la Palme, à commencer par le plus beau film du Festival :

 

  • Le Conte de la Princesse Tanuga de Takahata. À 78 ans, le grand cinéaste des studios Ghibli dit adieu au cinéma en mettant en mouvement des techniques de dessins ancestrales et traditionnelles au service du plus vieux conte nippon. Une merveille dont le final, d’une demie heure vous reste figé dans le corps tant il procure de sensations électriques, de pulsations aigues, vous donnant l’impression d’un véritable envol. Film simple et lyrique comme un John Ford sur les mouvements incessants du corps et de l’âme, donc sur le vivant.
  • Petit coup de cœur pour Whiplash, récit initiatique au libéralisme pur et dur avec un JK Simmons (Oz) extraordinaire en prof sorti de Full Metal Jacket. Un film staccato et amer à la fois.

 

Une scène : rêves encore de la grande scène émouvante et euphorisante de danse et de chant, bleutée sur fond de Rihanna dans Bande de filles de Céline Sciamma (film imparfait, inégal mais passionnant) à l’ouverture de La Quinzaine des Réalisateurs après un hommage un brin compassé, et trop peu fantaisiste, rendu à Alain Resnais en présence d’Azéma et Dussollier.

 

Une sensation: repenser à la vitesse dans La Vie de Château de Jean Paul Rappeneau, sorti en 1966 et qui ressort aujourd’hui en salle, dans une superbe copie restaurée. Cinquante ans après, le premier long (écrit avec Claude Sautet) du réalisateur de Cyrano demeure incontestablement le plus rapide, enlevé, furieux, farfelu, emporté, véloce, azimuté de ceux vus cette année. Une merveille d’inventivité, en forme de poème sur le temps qui vous glisse dessus à toute berzingue. Une screw ball comedy à la normande qu’il faut impérativement aller revoir au plus vite.

 

Une séance : s’il y a une séance qui me taraude encore, c’est celle qui aura conclu la Quinzaine des Réalisateurs, à savoir celle consacrée aux 40 ans de Massacre à la Tronçonneuse, en présence, s’il vous plait, de Tobe Hooper. Lequel fut longuement et génialement intronisé et présenté par son fan ultime, Nicolas Winding Refn, qui expliqua tout ce qu’il devait au réalisateur de Poltergeist. Hooper, ému aux larmes, fut acclamé vingt minutes avant et après la séance du film le plus fou, furieux, dément et visionnaire de Cannes. Pour ma part, ne l’ayant pas revu depuis longtemps, j’avais oublié la puissance absolue du film, notamment sa dernière demi-heure viscérale et tribale à souhait. Incontestablement, le plus grand moment du festival.

 

Une image : un son surtout, encore, la tronçonneuse qui vrombit en discontinu, à un niveau sonore à la toute fin de Massacre à La Tronçonneuse. Ce moment où Leatherface danse dans tous les sens avec son arme dans une copie que l’on craignait à tort trop délavée, pas assez granuleuse.

 

Un thème, une récurrence, un fil directeur : jamais auparavant nous n’avions vu autant de films où les enfants semblaient autant en vouloir à leurs parents. Jamais les gosses n’avaient été si en colère, tout en étant incapables de faire la révolution chez eux. Jamais ne les avions nous vu gueuler, crier, s’énerver sur leurs géniteurs. Cette année, les mômes pleurent leur mal être à force d’insultes ignobles, de concours d’insanités, de cris désespérés et violent mais qui en fin de compte ne leur serviront à rien, sinon à précipiter leur propre chute.

 

C’est le cas du môme skateur, bi polaire et sur actif de Mommy de Dolan qui traite sa mère dont il est fou de tous les noms d’animaux, sans pouvoir se défaire de son emprise jusqu’à ce qu’elle se demande si elle ne devrait pas s’en séparer.

 

C’est le cas du môme roi de Maps to the Stars de Cronenberg, petit monstre sadique et ignoble, et victime des logiques intéressées de ses parents.

 

Tristesse du gamin emporté dans Leviathan de Zviaguintsiev qui hurle contre son père, se bat avec lui, et débite sa haine sur sa mère adoptive avant de se retrouver en fin de compte seul et laissé pour compte, abandonné sur une plage, soudain orphelin gisant sur les os d’une baleine échouée.

 

Fureur du môme de Whiplash qui à mesure qu’il devient un as de la batterie se transforme en petit salopard arrogant et manipulateur, au diapason du monde qui l’entoure.

 

Dans ce festival où les mômes hurlent, crient et insultent leurs aînés, seul le peintre Turner fait figure de drôle d’exception : s’il n’insulte pas son père, il grogne et couine chaque fois qu’il croise l’un de ses contemporains. Mais lui est un enfant qui vit en harmonie auprès de son géniteur qu’il adore. Mais le film, est il besoin de le rappeler, se déroule au XIXe siècle.

 

 

Frédéric Mercier

 

 

 

 

9c91d382458b8a52ae479ccc91555.jpg
image-1-conte-de-la-princesse-kaguya-ghibli-takahata.jpg
FA_image_00047096.jpg
winter-sleep-landscape.jpg