“L’homme qui en savait trop” (1956) d’Alfred Hitchcock
En deux plans-trois séquences, Alfred Hitchcock fait basculer une paisible famille américaine d’une dimension à l’autre.
Puisqu’une bonne moitié de l’intrigue de cet Homme qui en savait trop se déroule au Maroc, eh bien ! Alfred Hitchcock et son équipe traversent l’océan pour aller y tourner : une décision qui faillit bien coûter la présence de l’actrice principale, Doris Day, que la peur de l’avion incita d’abord à refuser le rôle. Et une fois sur place, que fait Hitchcock ? Il la filme, elle et James Stewart, déambulant devant des projections de Marrakech, des souks et des rues préalablement parcourus par d’autres caméras. Des problèmes de logistique, qui obligent le réalisateur à procéder ainsi, par morceaux ? En attendant, le résultat est une image composée : à l’avant, Stewart et/ou Day, la plupart du temps cadrés serrés ; derrière, le paysage qui défile - ou qui ne défile pas - et qui, plus flou, semble procéder d’une autre dimension. Deux niveaux visuels, deux mondes qui cohabitent tant bien que mal, sans se mélanger pour le moment, et que le prologue annonce dans un coup de cymbales : celui de la “famille américaine” en goguette, et celui, interlope, qui s’apprête à “ébranler leurs vies”.
A la manière d’un raz-de-marée, le second plan finit par s’abattre sur le premier, et la famille en question de plonger dans l’horreur (l’enlèvement du fiston). Trois quarts d’heure auront été nécessaires, le temps pour le cinéaste d’amplifier et de multiplier les mouvements de bascule de sa mise en scène. Le premier a la forme d’un lancé de filet. On frappe à la porte des McKenna (Stewart et Day). Elle va ouvrir : c’est un homme qui surgit littéralement de l’ombre, et qui, allongeant le cou, projette son regard au loin, à l’autre bout de la chambre, pour atteindre Louis Bernard (Daniel Gélin). Le couple accompagne cette œillade, contribuant ainsi à en accentuer la portée, avant de se focaliser de nouveau sur l’étranger.
Autre exemple, tout aussi brillant : au restaurant, les McKenna font la connaissance des Drayton. Lui, Ben, résout de s’asseoir dos à dos avec Edward Drayton (Bernard Miles), tandis qu’elle, Jo, se retrouve adossée à Lucy Drayton (Brenda de Banzie). Puis l’on se fait face, chacun nez à nez avec son homologue du même sexe (ou reflet), en une parfaite disposition symétrique qu’une succession de champs/contre-champs sublime. La suite, on la connaît : à trop se contempler, Ben et Jo finissent par passer de l’autre côté du miroir, dans un environnement bien moins exotique que Marrakech : Londres, ses impasses et son calme glacial. La photo, lors, a repris une apparence homogène.
Rédigé le Mardi 15 septembre 2009







En chargement....
Laisser un commentaire
Veuillez s'il vous plait vous en tenir au sujet. Tout commentaire contraire aux lois françaises ou un commentaire injurieux ne sera pas publié. TCM se réserve le droit de supprimer les commentaires qui lui semblent hors de propos ou inadéquats.