“La Déchirure” de Roland Joffe



Ça commence sur le mode documentaire. Normal : c’est inspiré d’une histoire vraie. Puis ça vire à la fiction. Logique : nous sommes au cinéma.

 

 

Un temps, Stanley Kubrick envisage de mettre en scène l’histoire vraie de Sydney Schanberg et Dith Pran, journalistes témoins de la prise du Cambodge par les Khmers rouges dans les années 1970. Bien vite, pourtant, il s’en désintéresse : pas assez “cinématographique”. La réalité ? Pas vraiment ce qui intéresse le réalisateur d’Orange Mécanique, sauf s’il s’agit de la réinventer selon ses propres critères (reconstruire le Viêtnam à quelques kilomètres de Londres au lieu d’utiliser celui déjà existant, par exemple - Full Metal Jacket). Aussi, il la laisse à Roland Joffé, transfuge de la télévision qui y puise la matière à son premier long métrage. Les faits, rien que les faits, donc ?

 

C’est en tous cas ce qu’on ne peut s’empêcher de penser, au vu d’une première heure et demi réaliste en diable. Suivant les traces d’une poignée de reporters, nous voilà plongés en plein témoignage documentaire. Si les événements existent à l’écran et qu’il nous est donné d’y assister, c’est parce qu’il se trouve constamment un photographe dans les parages pour les mettre en image : en général Al Rockoff (John Malkovich), le genre à se jeter sur sa caméra à la première explosion. Aussi, dès lors que le matériel de prise de vue vient à manquer, quand Schanberg, à cours de pellicule, ne peut graver l’exécution des deux prisonniers Khmers dans les ruines de Neak Luong, nous en voilà logiquement privés. Pas de film, pas de photographie. Et donc, pas de photogramme.

 

Ne pas oublier cependant que tout ça n’est que reconstitution (nous sommes au cinéma). Et que malgré tous les efforts de réalisme fournis par Joffé et son producteur David Puttnam, malgré leur choix d’un acteur à peu-près inconnu (Sam Waterston) au lieu d’une de ces “gueules” bankeable originellement intéressées par le rôle principal (Dustin Hoffman, Roy Scheider), la fiction guette. A partir du moment où l’objectif fait défaut pour rendre compte des faits, elle prend logiquement le relais : ainsi la dernière heure consacrée au quotidien de Pran (Haing S. Ngor) dans les camps Khmers, qui fleure méchamment l’allégorie. Nous sommes désormais dans le film d’aventure, avec de vrais morceaux de suspense (Pran s’introduisant dans l’étable) et des paysages trop “bigger than life” pour être vrais (la vision dantesque des cadavres dans la rizière). On sait bien que tout ça, l’avilissement, les exécutions, toutes ces horreurs ont réellement existé. Mais on a beau faire, impossible de ne pas les trouver un rien trop… cinématographiques.

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Rédigé le Mardi 15 septembre 2009






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