Zoom sur… Embrasse-moi idiot !

Si l’efficacité satirique d’un film se mesure aux rejets qu’il provoque, alors Embrasse-moi, idiot ! est un sommet du genre. Un chef-d’œuvre d’immoralité qui tire à boulets rouges sur tout ce qui bouge, American Way of Life comme showbizness.

 

 

La bande-annonce du film

 


Résumé : En route vers Hollywood, le crooner Dino « tombe en panne » dans la petite ville de Climax. Coincé pour la nuit, il est pris en charge par Orville et Barney, compositeurs amateurs de chansonnettes, qui voient là l’occasion de lui vendre l’une ou l’autre de leurs créations. Le problème est que Dino est un amateur de jolies femmes particulièrement entreprenant, et qu’Orville est marié à la plus belle femme du coin…

 

> LA FICHE DU FILM

 

En 1963, Billy Wilder vient de connaître le plus gros succès commercial de sa carrière avec Irma La Douce, adaptation d’une comédie musicale française à tendance boulevardière où il était question de prostituées et de souteneurs. L’immoralité payant décidément – déjà La Garçonnière et ses cinq Oscars … – le réalisateur décide donc de poursuivre plus avant dans cette voie en jetant son dévolu sur une autre pièce du même accabit, « L’Heure éblouissante », énorme succès de planches lors de sa création parisienne dix ans auparavant. Traduction française de « L’Ora della Fantasia », fantaisie italienne des années 1940, « L’Heure éblouissante » raconte la visite du shérif de Londres dans une petite bourgade anglaise où végète un compositeur sans succès. Celui-ci, dans l’espoir de voir son dernier oratorio joué dans la capitale, décide de retenir l’attention du notable en faisant passer pour sa femme une jolie prostituée apte à aiguiser les appétits londoniens… Si le sujet a tout pour plaire à Wilder et à son co-scnéariste I.A.L. Diamond, un gros travail d’adaptation s’impose toutefois. Et bien que les deux hommes aient également en tête le récent Tom Jones de Tony Richardson, ils ne sont pas vraiment « intéressés à faire un film sur l’avidité et le sexe dans l’Angleterre victorienne ».« Nous voulions transposer la chose dans les temps modernes » (Diamond).

 

 

Option louable mais dangereuse. S’ils avaient décidé de maintenir la pièce dans son contexte d’origine, Wilder et Diamond n’auraient certainement point connu les mêmes déboires avec la censure. Traiter légèrement d’une histoire d’époux modèle finissant dans le lit d’une prostituée, tandis que son épouse finit de la même manière avec un autre, est déjà d’un goût douteux. Situer cette histoire d’adultère ici – les États-Unis – et aujourd’hui – les années 1960 – c’est la volonté clairement affirmée de tirer à boulets rouges sur les sacro-saintes valeurs bourgeoises de l’American Way of Life. Si cela ne suffisait pas, le notable britannique est remplacé par… Dean Martin, crooner de Las Vegas à peine caché sous son propre pseudonyme « Dino », et l’organiste par un compositeur de chansons à la Irving Berlin (d’ailleurs cité à plusieurs reprises dans les dialogues). Mais que la chose égratigne donc méchamment au passage le petit monde de l’Entertainment dont ils font partie, Wilder et Diamond ne sont plus à ça près… Contre toute attente, le PCA (Production Code Administration – organisme responsable de l’application du code Hays et de la délivrance des visas d’exploitation) lui accorde son approbation, assortie toutefois d’un commentaire pour le moins critique de la part de son président Geoffrey Shurlock – « Si les chiens veulent retourner à leur vomi, je ne vais pas les arrêter ».

 

 

Le véritable problème vient en fait des nombreux groupes de censure particulièrement agressifs à l’époque, notamment le puissant National Legion of Decency, organisation influente étroitement liée à l’Église Catholique et qui s’était spécialisée dans les affaires cinématographiques. Afin de calmer l’ire de ses membres choqués par tant d’adultères, Wilder accepte de retourner la fin du film, édulcorant la tromperie de Zelda (Felicia Farr). Cela ne suffit pas. La NLD condamne le film en dernière instance – chose qui n’était pas arrivée depuis Baby Doll huit ans auparavant – et Embrasse-moi, idiot !, définitivement sulfureux et peu recommandable, finit par être distribué à la sauvette par la United Artists. Le résultat est un flop généralisé, autant commercial que critique, et le terme d’une longue série de succès pour Billy Wilder.

 

 

Pourtant, selon ce dernier, « Il s’agit du film le plus bourgeois qui soit. (…) Le public avait mieux accepté La Garçonnière parce que c’était mieux conçu, mieux écrit, mieux huilé. » Et également mieux interprété. Tout en lui donnant son satisfecit – et ce à contre-courant de l’avis général – on ne peut toutefois s’empêcher de trouver que Ray Walston manque de cette « rondeur » dans la candeur qui provoquait l’adéquation immédiate de l’audience à Jack Lemmon. Aussi cocasse soit-il, son Orville Spooner est un chouïa trop froid, trop « anguleux » pour permette qu’on s’y attache complètement, et son infidélité in fine lui sera donc moins pardonnée. Selon certaines rumeurs, Wilder voulait initialement Lemmon - choix des plus osés, puisque l’acteur aurait alors été confronté à Felicia Farr, sa véritable épouse, et la mise en abîme n’en aurait été que plus dérangeante pour les bien-pensants… Ce qui est sûr, c’est que le réalisateur s’était rabattu sur Peter Sellers, avec qui il avait même entamé le tournage, jusqu’à ce qu’une crise cardiaque oblige le comique à se retirer de la production. D’où Walston, en dernier choix.

 

 

Quant au personnage de Polly, s’il apparaît si proche de Marilyn Monroe, c’est qu’il fut écrit avec l’actrice défunte en tête. Vivante, certainement n’aurait-elle pas eu le rôle, Wilder ayant été excédé par ses caprices de stars sur le tournage de Certains l’aiment chaud. Impossible pourtant de ne pas songer à elle face à une Kim Novak blonde platine et se déhanchant à se disloquer le bassin. Et bien que Novak s’en sorte avec tous les honneurs, on ne peut finalement s’empêcher de penser que, parallèlement au scandale provoqué par le fait que l’on y  croise les mauvaises personnes dans les mauvais lits, le véritable problème de fond est de voir les « mauvais » acteurs dans les mauvais personnages. Ce qui, par ailleurs, n’empêche nullement Embrasse-moi, idiot ! d’accéder tranquillement au statut de chef-d’œuvre.

 

 

Germain Sclafer


Rédigé Lundi 17 octobre 2011

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