Zoom sur… La Rivière Rouge

La Rivière Rouge, c’est le premier western de Howard Hawks, la première prestation à l’écran de Montgomery Clift, le premier film où John Wayne endosse le rôle d’un homme plus âgé et aussi l’histoire d’un des premiers empires de bétail américains. Bref, c’est le film de toutes les premières fois. Et c’est peut être ce qui en fait le plus épique et lyrique de tous les films d’apprentissage.

 

 

> LA FICHE DU FILM

 

 

 

 

Chacun a son western préféré de Howard Hawks. Pour beaucoup, il s’agit de Rio Bravo avec sa petite communauté de copains, de professionnels retranchés dans leur bureau de pacotille. Pour d’autres, c’est La Captive aux yeux clairs avec son histoire d’amour silencieuse, la nonchalance de son rythme fluvial. Et enfin, il y en a qui leur préfèrent La Rivière Rouge, le premier western de Hawks après les expériences inachevées de Viva Villa et du Banni.

 

 

 

D’une certaine façon, La Rivière Rouge, comme un programme, contient déjà tout ce qui fera le charme des films de l’ouest suivants : le lyrisme de La Captive et l’humour, la fraternité entre les personnages qui font le sel de Rio Bravo. C’est tout cela à la fois et un peu plus que cela : c’est d’abord une histoire grandiose, épique, celle d’un immense convoi, le premier et le plus grand de tout le pays, d’un empire participant à la construction de toute une Nation. Mais il s’agit également d’un bouleversant drame sur le conflit entre les générations, entre l’éthique autoritaire et traditionnelle incarnée par le père et un regard neuf et plus démocratique que symbolise le fils adoptif. Ce pourrait être après tout un mélange de tous les thèmes fordiens. Le réalisateur de La Poursuite Infernale aurait d’ailleurs été impressionné par le film et, en particulier, par l’interprétation de John Wayne, à propos duquel il s’exclamera: « Je ne savais pas que ce fils de pute était un acteur. »

 

 

 

 

L’intéressé rétorquera plus tard en disant à propos de Ford, son mentor, qui ne lui avait pas encore donné ses plus grands rôles : « Jack (Ford) ne m’a jamais respecté comme acteur jusqu’à ce que je fasse La Rivière Rouge. » Il est intéressant de noter que lorsque débute le tournage du film de Hawks, le Duke n’a pas encore entamé la trilogie de la cavalerie dans laquelle il incarnera, notamment dans La Charge Héroïque, des rôles d’hommes plus âgés. Quand il est contacté pour rejoindre l’équipe de La Rivière Rouge, Wayne a alors trente neuf ans et il rechigne à ce personnage vieillissant. Pour tenter de le rassurer, Hawks lui dira « Duke, tu vas bientôt être vieux. Pourquoi ne pas t’entraîner ? » Walter Brennan, pensant bien faire, lui donnera quelques conseils. Mais Wayne saura très justement se passer de ses avis et s’abstiendra de marcher dos courbé en trainant les savates. Et il est juste de rappeler que dans La Rivière Rouge, Wayne n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour incarner le puissant Tom Dunson à qui très vite la situation échappe et qui, après avoir montré toute sa détermination, affiche sur son visage la fatigue et la déception.

 

 

 

À l’origine, Hawks lui aurait pourtant préféré Gary Cooper mais celui-ci avait choisi de rejoindre Cecil B De Mille pour le tournage des Conquérants du Nouveau Monde. Hawks avait également pensé à Cary Grant dans le rôle de Cherry Valance, rôle qui échut finalement à John Ireland, comédien toujours difficile à maintenir sobre sur un tournage. Mais il lui manquait surtout son Matthew, le fils adoptif de Dunson. On a beaucoup raconté de bêtises à propos de la rencontre entre Hawks et Montgomery Clift. On a souvent dit que le réalisateur l’aurait vu et apprécié dans une pièce de Tennessee Williams à Broadway alors que rien ne peut le prouver. Il est certain par contre que Slim, la femme de Hawks qui s’apprêtait à le quitter, aurait joué un rôle déterminant pour lui présenter le jeune comédien. L’agent de Clift était alors l’amant de Slim et la jeune femme se serait entretenue en privé avec le garçon pour le convaincre d’aller à Hollywood qu’il méprisait alors et appelait : « Vomi Californie. »

 

Si Clift est assurément génial, tout en sensibilité, comme en conviendra Hawks lui-même, il fallut pourtant tout lui apprendre. Il ne savait pas monter à cheval et ne connaissait rien de l’ouest américain. Il dut partir pendant quelques semaines auprès d’un vrai cow-boy pour tout découvrir et s’imprégner de son personnage. À son retour, il médusa son entourage et même Wayne, qui convint qu’il avait face à lui un vrai comédien. Pour autant, le Duke ne pouvait accepter que ce jeune freluquet, frêle et précieux puisse lui tenir tête dans les affrontements. Hawks aurait d’ailleurs demandé à Clift de ne pas chercher à avoir le dessus sur Wayne car il serait inévitablement ridicule. En restant sobre et discret, Clift réussit à s’opposer à Wayne sans jamais vouloir rivaliser en termes de virilité et de force.

 

 

 

Du scénario original et du script, les censeurs coupèrent une grande partie des dialogues qu’ils jugeaient trop directs et sexuellement explicites. On dit que dans sa forme originale, La Rivière Rouge affrontait tous les tabous avec une décomplexions encore jamais vue à l’époque. Hawks trouva, comme à son habitude, mille idées pour véhiculer les grandes lignes de force qui lui tenaient à cœur : ainsi cette scène mythique où Matthew et Cherry Valance comparent la taille de leurs gros engins. Valance est campé par John Ireland et la scène ne manque pas de piquant quand on sait que l’acteur était réputé pour être un des hommes les « mieux armés » d’Hollywood.

 

Chez Hawks, ce ne sont pourtant pas les répliques, les dialogues qui comptent mais les attitudes de tous les personnages. La manière dont Matthew réagit quand son père devient tyrannique. Celle de ce convoi gigantesque face aux dangers, aux espaces immenses qu’ils doivent affronter. On y retrouve aussi les grands thèmes et obsessions du cinéaste comme son rapport aux femmes. C’est parce que sa fiancée est décédée dans des circonstances tragiques que Wayne peut à tout moment s’écarter de la société, perdre la raison et le contrôle sur ses hommes. Si les personnages hawksiens se méfient sans cesse de leurs sentimentalité et donc de ce que leur font éprouver les femmes, ils ont sans cesse besoin d’elles pour se réaliser complètement dans la société. Long apprentissage et prise de conscience qui constitue le cœur même de son cinéma.

 

 

 

De la même manière qu’Hawks réussit à contourner la censure pour faire vivre encore quelques bribes de dialogues originaux dans lesquels les personnages évoquaient leurs fantasmes, il suggère les situations les plus déterminantes avec peu de choses ou au gré d’ellipses. Ainsi la façon dont Dunson comprend comment sa fiancée est décédée en retrouvant le bracelet qu’il lui avait offert sur le cadavre d’un indien. Lequel bracelet réapparaitra plus tard au bras de Tess (Joanne Dru), suggérant qu’elle et Matthew ont déjà consommé leur union. Chez Hawks, de la même manière que deux hommes n’ont pas besoin de se taper sur l’épaule ou de se parler pour exprimer leur amitié, il n’est jamais besoin de dire explicitement les choses. Le film, et La Rivière Rouge en est la preuve éclatante, est toujours le témoignage d’une attitude et donc d’une morale : celle de l’élégance absolue en toutes circonstances.

 

Frédéric Mercier


Rédigé Mercredi 5 octobre 2011

Tags : , , , ,


Laisser un commentaire



Veuillez s'il vous plait vous en tenir au sujet. Tout commentaire contraire aux lois françaises ou un commentaire injurieux ne sera pas publié. TCM se réserve le droit de supprimer les commentaires qui lui semblent hors de propos ou inadéquats.