Zoom sur… Les Liaisons Dangereuses

Le roman de Choderlos de Laclos mettait en avant la propre conscience de l’écrit. Stephen Frears fait de même en incarnant la parole, pour en faire une arme de manipulation imparable.

 


 

Résumé : En vue de se venger d’un galant qui l’a délaissée, la marquise de Merteuil demande au vicomte de Valmont, bourreau des cœurs professionnels, de séduire la jeune et pure Cécile de Volanges, future épouse de l’amant indélicat. Mais Valmont à une autre chatte à fouetter, en la personne de Madame de Tourvel…

 

> LA FICHE DU FILM

 

L’un des romans les plus célèbres de la littérature française pré-1789, transformé en (co)production hollywoodienne ? L’exercice relevait de l’acrobatie. Outre le choc des cultures, le plus périlleux semblait encore être la transposition d’un mode d’expression – la « méta-écriture » propre au genre épistolaire ou le mot n’est plus seulement médium mais forme achevée et indépendante – en un autre - audiovisuel. Un boulot déjà mâché par Christopher Hampton, qui se piqua en 1987 d’amener le livre de Pierre Choderlos de Laclos sur les planches de Broadway (avec succès, puisque nominé au Tony Award de la meilleure pièce). Et digéré par Stephen Frears, qui, pour tout anglophone qu’il est, est éminemment britannique, c’est-à-dire doté d’une sensibilité européenne s’imbriquant plus justement à l’intérieur des murs des châteaux de la Marne où a été tourné le film, que n’en aurait été capable un point de vue américain. Disons que Frears, à l’instar du style de Choderlos de Laclos, imprime à son film sa propre conscience d’objet en représentation.

 

L’ouverture et la fermeture sont, de ce point de vue, exemplaires. Lors de la première, nous assistons au lever de la marquise de Merteuil (Glenn Close) et du vicomte de Valmont (John Malkovich), et à leur préparation en vue de revêtir les atours des personnages qu’ils vont interpréter sous nos yeux. Deux heures plus tard, c’est tout le contraire : après une huée du public en réponse à sa prestation, Merteuil se (re)pose face à son miroir pour enlever son maquillage (dans un plan à 180° de celui qui ouvrait le film, histoire de bien marquer l’inversion de situation).

 


 

Entre ces deux balises, le principal souci de Frears va être de privilégier la parole, procédé audio auquel il va adjoindre une dimension visuelle en collant au plus près des visages, faisant du très gros plan son plan favori. Ainsi puisée à sa source, incarnée, la parole révèle toute sa puissance et va écraser l’écrit. Valmont la manie à merveille, c’est l’arme grâce à laquelle il tourmente les cœurs purs (Madame de Tourvel, Cécile de Volanges). Lorsqu’il vient déflorer la petite de Volanges (Uma Thurman), use-t-il de force pour parvenir à la faire céder ? La viole-t-elle comme on peut le croire ? Non. C’est qu’ »il a eu une telle façon de présenter les choses »… Quand il parle, Valmont s’impose, irrésistible. Et lorsqu’il passe au mode écrit, c’est encore sa parole qui domine, dictant à haute voix, ordonnant à la plume les signes qu’elle doit tracer.

 

Mais tel Samson, le personnage finira par trouver la Dalila qui lui coupera ses moyens. S’il livre avec de Merteuil un continuel bras de fer verbal – voir le baiser qu’elle lui refuse, leurs deux visages se faisant face comme ceux de deux combattants – sa perte aura les traits plus doux de Madame de Tourvel (Michelle Pfeiffer). Tombé amoureux à son propre insu, Valmont en perd la parole, donc son pouvoir. Les mots lui manquent au point qu’il n’est plus capable que d’une seule sentence répétée à l’envie, comme un bouclier derrière lequel se cacher - « C’est plus fort que moi ». La machine à séduire se grippe, bloquée sur l’aveu de sa propre faiblesse. En toute logique, l’étape suivante est la mort.

 

Pour Stephen Frears en revanche, ce sera le triomphe : un César du meilleur film étranger, ainsi que trois Oscars sur six nominations (scénario, direction artistique, costumes). Et l’ouverture en grand des portes d’Hollywood, autre terrain de jeux pour d’autres jeux de dupes – Les Arnaqueurs, Héros malgré lui

 

Germain Sclafer

 

 

En bonus : une interview de Stephen Frears datant de 1988, extraite de l’émission « Cinéma Cinémas ».

 


Rédigé Mercredi 3 août 2011

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